Paroles, paroles, paroles... sur les violences conjugales

Chez Garance, quelque chose nous turlupine depuis un bon moment : quand on parle des violences conjugales, ça commence systématiquement par quelque chose comme : « Bien sûr, les hommes aussi peuvent être victimes des violences conjugales, mais elles touchent surtout des femmes ». C’est un peu comme si on devait s’excuser d’avance d’oser affirmer que ce phénomène - pourtant bien examiné, analysé et dépouillé dans la recherche - reflète l’inégalité persistante entre femmes et hommes. Oui, c’est important de reconnaître que les hommes aussi peuvent rencontrer des violences dans leur couple (vous voyez ? Nous aussi sommes incapables d’y résister...). Mais quand nous parlons d’un hold-up à la banque, nous ne nous pressons pas à souligner que les banquiers aussi peuvent voler de l’argent. Pourquoi alors cette défense anticipée quand nous parlons des violences conjugales ?

Une étude récente éclaire cette question. Des interviews et focus groups avec des étudiant/e/s d’université dans le sud-ouest des Etats-Unis ont démontré que toute communication sur les violences conjugales est un exercice d’équilibrisme au-dessus d’un seul dilemme : parité ou privilège ? Rappelons d’abord deux faits objectifs qui sous-tendent la manière comment nous parlons des violences conjugales.

D’abord la mauvaise « nouvelle » : l’égalité entre femmes et hommes n’est pas encore atteinte. Qu’il s’agisse de la représentation politique, des revenus, de la propriété, de la distribution des tâches ménagères et des soins aux enfants au sein d’un ménage, de l’accès à l’espace public, du temps de parole dans des discussions... les femmes sont en moyenne moins avantagées que les hommes. Si elles dépassent les hommes dans certaines domaines, par exemple l’éducation, cela ne se traduit pas automatiquement en avantages ailleurs (revenus, promotions...). Puis l’autre mauvaise « nouvelle » : les violences conjugales ne touchent pas les femmes et les hommes de la même manière. La majorité des auteurs de violence sont des hommes, également au sein du couple, et surtout quand il s’agit de violences asymétriques, répétitives et graves.

Ceci établi, nous pourrons regarder de près ce qui nous empêche de parler ouvertement de cette inégalité dans les conversations de tous les jours sur les violences conjugales, mais aussi dans les discours professionnels et politiques. Trois stratégies de communication éclairent cette difficulté.

1. Les clauses de non-responsabilité (par exemple, une participante dit : Comme les hommes sont plus forts et plus grands, quand ils commettent de la violence contre une femme, c’est une violence plus grave, stéréotypiquement parlant.) : Malgré les faits cités ci-dessus et répétés par des campagnes de sensibilisation, les participant/e/s à l’étude n’ont pas osé parler des inégalités de genre comme d’un fait, mais l’ont formulé comme s’il s’agissait d’un préjugé. Les chercheur/e/s donnent pour cela deux raisons. D’un côté, notre société individualiste crée une sorte de pression morale pour ne jamais parler en généralités, car il faut donner la priorité aux qualités uniques d’un individu. De l’autre côté, beaucoup de personnes pensent que les hommes ne sont pas ou ne sont plus un groupe privilégié ou dominant. Certain/e/s auteur/e/s appellent cette posture le « sexisme éclairé » : on fait semblant que l’égalité est déjà atteinte, et souligner des inégalités serait donc dépassé et inexact. Les participant/e/s tentent donc de prévenir des éventuelles critiques en nuançant leur argument – jusqu’à le démentir complètement. L’étude conclut que, tandis que les clauses de non-responsabilité dans le cas du racisme (ex : Je ne suis pas raciste, mais...) ouvrent de l’espace communicatif pour soutenir des positions racistes, cette même stratégie dans le cas des violences conjugales ferme l’espace communicatif pour une éventuelle mise en cause des inégalités existantes et renforce ainsi les rapports inégalitaires de pouvoir.

2. Les répertoires interprétatifs, c’est à dire des arguments routiniers, des clichés, des lieux communs. Pour la violence conjugale, deux répertoires interprétatifs contradictoires existent : l’individuel et le systémique. Un exemple individuel serait : On est tous violents et on a tous des problèmes avec la colère. Mais on gère ces problèmes différemment. Ici, la violence conjugale dépend uniquement de la manière individuelle de gérer ses problèmes et émotions. Pour le répertoire interprétatif systémique, l’étude cite la remarque suivante : En fin de compte, tout est une question de société et de culture. Les hommes sont éduqués à être plus agressifs et compétitifs dans tout. Les participant/e/s mettent en avant des différences de genre comme explication. Des recherches sur les violences conjugales ont trouvé des indicateurs pour les deux thèses. Mais dans les textes analysés, on constate que le répertoire individuel n’est jamais contredit, tandis que le répertoire systémique rencontre des arguments qui cherchent à le décrédibiliser. De nouveau, cela ferme l’espace communicatif pour la déconstruction des inégalités qui mènent aux violences conjugales.

3. Les exemples extrêmes. Dans les discours quotidiens, on a tendance à examiner ce qui est acceptable ou non par une comparaison qui doit établir la portée « normale » et donc acceptable d’un phénomène. Les exemples extrêmes sont tellement exagérés, que personne ne pourrait les trouver acceptables – mais leur présence rend des cas « moins pires » acceptables et détourne l’attention des enjeux plus subtils. (ex. Il y a des hommes vieux jeu qui sont des gentlemen, mais il y a aussi la sorte vieux jeu qui ne veulent pas que les femmes aient le droit de vote. Ici, des éléments plus subtils inhérents aux valeurs « vieux jeu » qui perpétuent l’inégalité de pouvoir entre femmes et hommes deviennent ainsi acceptables et ne sont plus discutés.) Cela nous ramène au « sexisme bienveillant » (les hommes devraient estimer et protéger les femmes pour leurs qualités spécifiques), plus subtil que son grand frère, le sexisme hostile, mais ô tellement plus persistant et nocif au quotidien.

Cette analyse n’est pas uniquement un exercice intellectuel intéressant. Elle dégage des pistes pour la prévention des violences conjugales. Celle-ci devra s’attaquer non seulement aux facteurs individuels, mais aussi systémiques, en déconstruisant les stéréotypes féminins et masculins et en proposant des choix identitaires plus divers et positifs, pour les femmes comme pour les hommes. En plus, elle doit accuser clairement le système du sexisme et d’autres formes de domination collectives pour permettre une meilleure compréhension des mécanismes qui mènent aux violences conjugales. Car si le but est qu’il n’y ait plus de violence conjugale ou, au moins, qu’auteurs et victimes reconnaissent leur situation de couple comme violente et cherchent de l’aide pour la changer, il est nécessaire de démystifier la prétendue égalité acquise. Pour cela, une réhabilitation des perspectives féministes est indispensable, car « si on pense que l’égalité des genres est déjà acquise, ceux et celles qui défendent des positions contraires peuvent être facilement qualifié/e/s de frustré/e/s, mal informé/e/s ou vindicatifs/ives – toutes qualités attribuées à une compréhension simpliste et négative de ceux et celles qui soutiennent les féminismes. » (p. 652)

Kate Lockwood Harris, Kellie E Palazzo et Matthew W Savage : « ’I’m not sexist, but...’ : How ideological dilemmas reinforce sexism in talk about intimate partner violence. » Discourse & Society 2012, N° 23 Vol. 6, p 643 – 656.


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