Boudica, reine et résistante

On ne sait pas grand-chose avec certitude de cette femme guerrière, si ce n’est du point de vue de ses ennemis, les Romains. Même son nom est incertain, et nous nous référons ici au nom attribué par les historiographes romains qui étaient ses contemporains. Son peuple, les Celtes, ne laissant pas des traces écrites, nous sommes obligées de nous fier au récit de Tacite, historien romain, qui rédige en 98 après JC La Vita Iulii Agricolae, une biographie de son beau-père ayant participé aux événements qui ont fait sortir Boudica du silence de l’histoire. Ce type de publication est forcément biaisé, d’un côté parce que les Romains ne connaissaient que leur perspective sur les événements, de l’autre côté parce qu’il fallait dépeindre les Celtes ennemis comme des adversaires ni trop impressionnants, ni trop faibles, pour bien mettre en évidence le courage et la puissance des troupes romaines.

Qui était donc cette Boudica ? On sait qu’elle est née autour de l’année 30 d’une famille royale et qu’elle a été mariée à Prasutagos, le roi des Iceni, un peuple celte dans la région du Norfolk en Angleterre. Les Iceni sont l’un de cette douzaine de peuples qui accueillent les Romains les bras ouverts et concluent avec eux des traités de coopération. C’était une politique motivée par le soutien romain dans les conflits locaux et par les possibilités de commerce. Selon les descriptions romaines, Boudica était grande et costaude, avec des cheveux roux jusqu’à la taille et une voix forte, une apparence impressionnante.

Quand Prasutagos meurt en 59 ou 60 après un long règne, il laisse un testament qui lègue la moitié de ses considérables possessions à l’empereur Néron, sans doute pour que celui-ci accepte que Boudica accède au pouvoir. Dans la tradition des Celtes, les femmes pouvaient occuper des postes de pouvoir, tandis que les Romains vivaient dans une société patriarcale où les femmes étaient considérées comme la propriété d’un homme (leur père ou mari). Mais c’était sans compter avec la cupidité des Romains. L’administration romaine réagit immédiatement et saisit la totalité du trésor royal. Comme si ce n’était pas assez, les représentants du procurator Catus Decianus décident d’humilier publiquement les Iceni en donnant une bastonnade à Boudica et en violant ses deux filles à peine pubères. Il s’agit clairement d’un acte symbolique qui vise à remettre les femmes à leur place et à souligner la subordination d’un peuple.

Boudica dans la bataille

Ce traitement brutal déclenche une révolte qui va coûter la vie à des dizaines de milliers de Celtes et de Romains. Boudica lève une armée de 120 000 combattant/e/s, non seulement d’Iceni, mais aussi de peuples celtes voisins qui craignent les excès du pouvoir romain, comme l’exploitation financière et l’appropriation des terres. Au rassemblement des guerrièr/e/s, elle fait un discours incendiaire et sort, non un lapin de son chapeau, mais un lièvre de son manteau, ce qui est pris comme un signe positif. Dans une attaque surprise, tandis qu’une grande partie de l’armée romaine est engagée de l’autre côté de la province pour détruire l’île Mona, centre druidique de résistance, Boudica rase la colonia de Camulodunum (Colchester). Une partie de ses troupes défait une partie de la IX° légion sous Petilius Cerialis, et Catus Decianus, le procurator responsable pour le traitement brutal des Iceni, fuit l’île britannique.

Ce succès de Boudica ne reste pas secret, et le gouverneur Paulinus Suetonius quitte Mona de manière précipitée pour arriver à Londinium (Londres) avant Boudica. Mais Londinium n’est pas une ville fortifiée à ce moment-là, mais plutôt un village commercial, et Suetonius décide d’abandonner la ville aux troupes celtes. Celles-ci la détruisent complètement et tuent les habitant/e/s, comme déjà à Camulodunum. Après la chute de Londinium, les Romains sacrifient une troisième ville, le municipium Verulamium (St Albans), habité par des Celtes pro-romain/e/s. La rumeur des deux autres villes rasées les a convaincu/e/s d’évacuer la ville pour sauver leur vie et quelques possessions portables. Verulamium est rayé de la carte.

Pendant ce temps-là, Paulinus Suetonius a du mal à rassembler les troupes romaines dispersées dans toute la province. Finalement il commande 15 000 hommes pour se battre contre 100 000 Celtes. Mais ce sont des hommes entraînés et expérimentés, tandis que les Celtes sont un amas de guerrièr/e/s individuel/le/s, courageux/euses certes, mais sans coordination ni coopération. Par le choix pertinent de la stratégie et du terrain (le lieu exact de la dernière bataille décisive est inconnu, quelque part dans les West Midlands) et par les traditions guerrières celtes (les Celtes avaient amené leurs familles pour voir le spectacle), Suetonius peut renverser la vapeur et changer une défaite certaine en triomphe sanglant : 80 000 mort/e/s. Boudica ne semble pas trouver la mort au combat. Selon la légende elle se serait enfuie pour se donner la mort avec ses deux filles, afin d’échapper à la vengeance romaine.

Statue de Boudica à Londres

Comme les écrits de Tacite et de Dion Cassius, les deux historiographes ayant relaté ces événements, étaient perdus pendant des siècles, c’est seulement au 16e siècle que l’histoire de Boudica réapparaît. Depuis, de nombreux poèmes, peintures et pièces de théâtre célèbrent son courage patriotique mais la montrent comme femme faible et victime de son destin. Elle figure dans des films (le premier à son nom est muet et sort en 1928), des jeux vidéos et même dans un épisode de Xéna la Guerrière.

Après avoir été utilisée comme écran de projection pour le patriotisme et l’impérialisme britanniques, Boudica est redécouverte par le mouvement de femmes Ainsi débute en 1909 The Pageant of Great Women au Scala Theatre à Londres, un défilé représentant des femmes célèbres (artistes, scientifiques, saintes, reines...) pour soutenir la cause des suffragettes. Boudica mène le groupe des guerrières célèbres, et c’est elle qui chasse le seul acteur homme dans la pièce qui joue le rôle... du préjugé. Quelques décennies plus tard, c’est dans The Dinner Party de Judith Chicago, œuvre d’art en forme d’une table de banquet, que Boudica est honorée en recevant l’une des 39 places à table.

La place réservée pour Boudica dans The Dinner Party de Judith Chicago

Pour en savoir plus :

  • M. J. Trow : Boudicca, The warrior Queen, Sutton Publishing, 2003 (biographie)
  • Manda Scott : La reine celte. (roman en trois tomes, en poche chez Le Livre de Poche)

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