Une fuite téméraire et une vie pour la liberté

1826 n’était pas un bon moment pour naître comme noire à Clinton, Georgia. Ellen Smith l’était : fille d’une esclave de 17 ans, Maria, et son maître le major James Smith. Elle avait une peau très claire et pouvait passer comme blanche. Cela et sa ressemblance frappante avec son père ne lui ont guère servi comme avantage sur la plantation, comme c’était souvent le cas. Mrs Smith, l’épouse de son père, n’aimait pas vivre avec sous son nez un rappel constant de l’infidélité de son mari. Elle agressait souvent la petite Ellen, verbalement et physiquement. Quand Ellen eut onze ans, Mme Smith s’en débarrassa en l’offrant à sa fille Eliza (demie-soeur de Ellen) en cadeau de mariage, en tant que servante personnelle.

La jeune Ellen Craft

Ellen est séparée de sa mère et doit suivre sa nouvelle maîtresse à Macon. Avec les années, elle développe son talent pour la couture, ce qui lui vaut une cabane à elle et davantage d’autonomie économique. Elle rencontre William Clark, apprenti ébéniste et esclave comme elle, dont elle tombe amoureuse. Mais dans le contexte de l’esclavage, il est difficile d’envisager un mariage, voire la fondation d’une famille, car à tout moment, on peut être séparé/e de ses proches sur un coup de tête du maître tout-puissant. C’est pourquoi le couple hésite longtemps à demander à leurs maîtres l’autorisation de se marier. Pour les esclaves, une simple cérémonie informelle suffit pour pouvoir aménager ensemble.

Après deux ans de vie commune, un plan audacieux prend forme : s’enfuir dans le nord des Etats-Unis où le couple peut espérer vivre libre. A ce moment-là, peu d’esclaves sont arrivés à s’enfuir dans le nord, et tous venaient des Etats limitrophes. Les risques sont énormes : des esclaves rattrapés sont torturés, mutilés, voire exécutés. Vivant en Géorgie, les Clark soivent franchir plus de 1000 miles à travers des Etats esclavagistes avec leurs chasseurs d’esclaves, sans passeport, sans contacts et sans savoir lire ni écrire. Mais pour une fois, la peau claire de Ellen est à leur avantage : elle va jouer un jeune homme blanc, riche et malade, accompagné par son esclave personnel.

Grâce à leurs activités commerciales, ils ont économisé la somme nécessaire pour les billets de train. Pour ne pas attirer de l’attention sur elle, Ellen coud « son » pantalon en secret et imagine d’autres détails de son déguisement qui vont lui servir : des lunettes foncées pour cacher ses yeux effrayés, un bandage sur le bras droit pour avoir une bonne excuse d’être incapable de signer des formulaires en cours de route. Non seulement c’est elle qui prévoit ces difficultés, mais elle porte aussi le poids de la responsabilité pendant leur fuite : elle doit passer pour un homme, et blanc de surcroît. Le couple profite d’un congé de Noël pour se lancer dans cette aventure dangereuse le 21 décembre 1848. Ils prennent le train pour le nord, elle en première classe, lui dans la section des esclaves.

Ellen doit faire face à des connaissances dans le même compartiment qui, heureusement, ne la reconnaissent pas dans son déguisement ; elle doit éviter la conversation sans attirer de suspicions et ne peut jamais se permettre de sortir de son rôle. Elle doit supporter des commentaires lui reprochant de gâter son esclave, réfuter une dame qui prétend que William est à elle et décourager les avances de plusieurs jeunes dames en recherche de mari. Mais surtout, Ellen doit convaincre les autorités que William est bien son esclave pour pouvoir traverser les frontières et s’approcher du nord libre. Avec panache, elle prétexte son bras malade pour expliquer son incapacité d’écrire et, si cela ne suffit pas, prend des airs comme elle a vu faire la haute société en visite chez sa maîtresse. Et quel petit fonctionnaire oserait dire non à un gentlemen aisé persuadé d’être dans son droit ? Après quatre jours de voyage, ils traversent la frontière de la Pennsylvanie, enfin en sécurité et en liberté.

Les Clark trouvent refuge chez des abolitionnistes, et leur histoire fait rapidement du bruit. C’est inouï : des esclaves qui traversent de telles distances sans aide extérieure, et une femme responsable de l’action de surcroît ! Les Clark décident de ne pas taire leur identité, car c’est uniquement par les journaux qu’ils peuvent signaler à leurs familles qu’ils sont bien arrivés. Ils apprennent à lire et à écrire et ils participent à de nombreuses conférences abolitionnistes où leur témoignage convainc les blancs que des Afro-Américains sont intelligents et capables de se prendre en charge.

Après quelques mois sous les feux de la rampe, les Clark s’installent à Boston où Ellen travaille comme couturière et William ouvre un magasin de meubles de seconde main. En 1850, une nouvelle loi est adoptée : tout homme blanc a désormais le droit de réclamer n’importe quelle personne noire et libre comme son esclave fugitif. La position proéminente des Clark les met en danger, et les cercles abolitionnistes de Boston se rallient à eux. Heureusement, car il ne faut pas beaucoup de temps pour que des « vieilles connaissances » de William se pointent à Boston. Il s’avère vite que leur dessein est de réclamer et ramener les Clark en esclavage. Ellen et William se cachent chez des amis qui s’arment pour les défendre. Les abolitionnistes affichent partout en ville que des chasseurs d’esclaves sont à Boston et que les personnes noires doivent prendre des précautions. Mais surtout, les deux chasseurs sudistes se voient confrontés à un harcèlement de première : partout où ils vont, les gens les insultent, les briment, les excluent. De plus, ils se voient emprisonnés à tout bout de champs pour diffamation, préjudice aux entreprises commerciales des Clark, ou encore pour fumer et jurer en public, conduire trop vite ou porter des armes cachées. Chaque fois, des sympathisants de la cause esclavagiste payent leur caution pour les libérer.

Après deux semaines de ce traitement, les deux chasseurs d’esclaves jettent l’éponge. Mais il est clair que ce n’est qu’une question de temps et que d’autres vont essayer de réclamer les Clark. C’est pourquoi ils décident de s’enfuir en Angleterre. Après maintes péripéties, ils atteignent un bateau en route vers Liverpool où ils arrivent en décembre 1850. Ils se retrouvent rapidement dans le circuit abolitionniste, passent de conférence à interview ou réception et comptent des personnalités nobles et célèbres dans leurs connaissances. Plus tard, ils étudient et travaillent à Ockham, une école modèle pour l’éducation professionnelle fondée par Ada Lovelace. Vivre en liberté et en sécurité leur permet de fonder une famille, et Ellen donne naissance à quatre garçons et une fille. William s’engage dans le mouvement abolitionniste en voyageant pendant plusieurs années en Afrique pour convaincre le roi de Dahomey de mettre un fin au trafic d’esclaves, malheureusement sans succès. Ellen offre son expérience à la lutte abolitionniste et ne mâche pas ses mots en public.

Ellen Craft dans le temps de l'école de Woodville

Entretemps, la Guerre de Sécession a mis un terme à l’esclavage et le sud états-unien est en pleine reconstruction. Les amis des Clark les convainquent de rentrer, et en 1870, ils s’installent à la frontière avec la Caroline du Sud où ils achètent une plantation pour promouvoir l’emploi et l’éducation des Afro-Américain/e/s libéré/e/s, mais toujours exploité/e/s. Le succès de leur entreprise est vu comme une menace, et le Ku Klux Klan brûle la plantation la même année. Les Clark peuvent tout juste sauver leur vie. Une deuxième tentative à Woodville, près de Savannah, a plus de succès. Il s’agit d’une plantation abandonnée qu’il faut plusieurs années pour retaper, rendre habitable et rentable. Ellen y fonde une école pour enfants et adultes, sur base du modèle de Ockham, et William passe la plus grande partie de son temps à voyager pour réunir des fonds pour la financer. En 1876, une campagne de diffamation et le processus légal et inéquitable qui s’ensuit mettent un terme au financement de l’école. Les Clarks continuent leur travail à la plantation jusqu’en 1890, quand ils déménagent à Charleston pour rejoindre leur fille Ellen Crum, devenue une leader dans le mouvement des clubs féminins. Ellen Clark meurt en 1891 et est enterrée sous son sapin préféré à Woodville.

Pour en savoir plus :

  • Ellen et William Craft (1860) : Running a Thousand Miles for Freedom, dans une version électronique ici

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