Nwayeruwa met le feu aux poudres

Nous sommes en Nigeria, colonie britannique depuis 1900 (et auparavant colonisée par la Royal Niger Company). Depuis des mois, les femmes Igbo sont inquiètes : des rumeurs laissent entendre que bientôt, les colonisateurs vont introduire un impôt sur les femmes. Déjà en 1925, les Britanniques avaient organisé un recensement parmi les hommes pour introduire un impôt sur les hommes. L’impôt est un mécanisme servant à consolider le pouvoir économique et politique des Britanniques et de leur alliés locaux ; il finance l’administration, enrichit les chefs locaux, qui peuvent retenir un pourcentage des impôts collectés, et force les Igbo à entrer dans une économie monétaire orientée vers l’export. Ce sont les femmes qui travaillent ou encourent des dettes pour pouvoir payer l’impôt de leurs maris et fils. Quand en 1929, l’autorité coloniale décide de compter à nouveau la population, il faut donc peu d’imagination aux femmes pour penser que ce nouveau recensement va mener à un impôt supplémentaire. Elles commencent alors à se contacter et à organiser des réunions secrètes pour décider que faire.

Car dans la société Igbo, les femmes ont un certain pouvoir. La structure politique traditionnelle est décentralisée, basée sur des conseils familiaux et villageois démocratiques et des leaders qui perdent leur pouvoir s’ils ne respectent pas les règles et limites de leur mandat. Dans cette structure, les femmes ont la responsabilité de maintenir l’équilibre dans la société et dans le pays. Elles défendent leurs intérêts collectifs par des réunions non mixtes, les mikiri, où elles discutent de ce qui les concerne toutes. Mais l’autorité coloniale a mis en place des structures de décision centralisées et hiérarchiques qui leur coupent tout accès à la vie publique. Les fonctionnaires dans l’administration sont des hommes, tout comme les chefs locaux appointés par le pouvoir colonial, et tous les conseils et tribunaux villageois sont composés d’hommes uniquement. Leur rôle est d’imposer les lois colonialistes, mais en plus, beaucoup d’entre eux abusent de leur position de pouvoir pour s’enrichir personnellement.

Les femmes sont donc inquiètes avec raison. Le résultat des mikiri devient visible au village Oloko le 18 novembre 1929. Le chef appointé Okugo charge Mark Emeruwa, un enseignant à l’école des missionnaires du village, de compter la population du village. Celui-ci se rend d’abord chez Nwanyeruwa, une veuve, et lui demande combien de personnes vivent dans le ménage, combien de moutons et chèvres elle possède. Elle lui répond : « Tu as aussi compté ta mère ? » Cette réplique renvoie Emeruwa au manque de respect envers les femmes qu’il a manifesté par sa question. Il s’ensuit une dispute assez violente. Puis, Nwanyeruwa se rend au mikiri qui a lieu juste à ce moment-là sur la place centrale et raconte ce qui lui est arrivé. Les femmes de Oloko agissent tout de suite en envoyant des feuilles de palmier comme invitations dans d’autres villages. En quelque jours, plus de 10 000 femmes se réunissent à Oloko pour faire egwu contre Okugo. Egwu (ou « s’asseoir sur un homme ») est une stratégie traditionnelle des femmes pour punir des hommes de pouvoir qui dépassent les bornes de l’acceptable. Pour cela, elles vont en groupe s’installer dans la maison de l’homme visé, chanter des chansons pour le ridiculiser et le suivre partout pour faire connaître leur mécontentement. Ainsi, il y a donc 10 000 femmes qui « s’assoient » d’abord sur Emeruwa, puis sur le chef Okugo en demandant qu’il démissionne et apparaisse devant un tribunal. La famille de Okugo défend sa maison avec des flèches et des bâtons. Le district officer britannique accède à la demande des femmes et condamne Okugo à deux ans de prison pour agression.

Femmes Igbo

Mais c’est trop tard pour éteindre la révolte des femmes. De toute la province arrivent chez Nwanyeruwa des délégations de femmes, avec des donations pour la soutenir dans son rôle de représentante du mouvement. En tant que femme âgée, elle a de l’autorité auprès des femmes plus jeunes de sa communauté, et c’est grâce à son influence qu’ici, la révolte est non violente. Des représentantes d’autres villages lui demandent de leur confirmer par écrit les résultats de sa lutte : que les femmes ne vont jamais payer d’impôts jusqu’à la fin du monde et que les chefs appointés ne vont plus exister (selon les mots de Nwanyeruwa).

Dans d’autres villes, les femmes se montrent plus belliqueuses. Elles font egwe contre leurs chefs et demandent leur casquette de chef en symbole de leur démission, mais elles bloquent aussi des routes, des rails des chemins de fer, manifestent devant des installations coloniales. La tension monte, et quand un conducteur de voiture britannique tue deux femmes dans un accident, elles attaquent des bureaux de l’administration britannique coloniale, des bureaux de poste, des magasins et d’autres symboles de l’oppression colonialistes. Les district officers invitent des femmes d’Oloko à se rendre à ces endroits pour calmer la foule agressive. Le « trio d’Oloko », Ikonnia, Mwannedia et Nwugo, réussissent souvent à éviter des confrontations sanglantes entre femmes et soldats.

Dans la province de Calabar, les fonctionnaires de l’administration britannique rencontrent également de la résistance dans leur tentative de recensement : à leur approche, des villages entiers disparaissent dans la brousse avec leurs animaux, des chefs ne coopèrent pas avec leurs demandes, des femmes harcèlent et menacent les recenseurs. Les femmes composent des chansons pour expliquer leurs demandes ; elles chantent aussi des chants de guerre normalement réservés aux guerriers hommes. Certaines font une collection des casquettes de chef qu’elles ont pu « flibuster » dans leurs actions. Mais les demandes des femmes vont au-delà du seul recensement : elles veulent l’abolition de tout impôt sur hommes ou femmes, une augmentation des prix pour leurs produits agricoles et une diminution de prix pour des produits importés, ainsi que la démission de tous les chefs et membres de conseils locaux. Derrière ces demandes se trouve une critique fondamentale du système colonial, qui est injuste et détruit leur culture et leurs communautés.

Dans cette révolte, les groupes de femmes attaquent et libèrent les prisons, coupent des lignes télégraphiques, détruisent des bâtiments des tribunaux et conseils locaux dans 16 villages, et parfois pillent des magasins et des maisons appartenant aux Européens. Complètement ignorants de la culture Igbo, les Britanniques ne comprennent pas la plupart des manifestations et symboles, ce qui mène souvent à l’escalade sanglante des actions. A Utu-Ekim-Ekpo, la police ouvre le feu sur une manifestation pacifique, mais bruyante, pour protéger un bâtiment administratif et tue 18 femmes. Le lendemain, le district officer de Opobo demande à négocier avec les femmes : 1.500 d’entre elles, armées de massues, vêtues de pagnes et de feuilles de palmier, viennent au rendez-vous. Quand la foule insulte les soldats, pousse contre la clôture qui les sépare des Britanniques et menace de frapper le district officer, les soldats ouvrent le feu : 32 mortes.

Ce massacre est le tournant de la révolte. L’armée britannique instaure son contrôle par des patrouilles et des punitions collectives. Les villages sont obligées d’accueillir, nourrir, voire payer les troupes qui viennent les surveiller. Mais il ne faut pas croire que les femmes Igbo sont intimidées pour autant. Les protestations se calment seulement au début des années 1930, quand les femmes obtiennent la confirmation officielle qu’elles ne devront pas payer d’impôts.

La Guerre des femmes (ogu ndem), comme on appelle aussi ces événements, est l’un des actes de résistance les plus importants dans l’histoire coloniale du Nigeria. Et la répression brutale provoque un scandale en Grande-Bretagne. Deux commissions enquêtent sur les raisons de la révolte et la réaction des instances britanniques. Dans leur rapport, les commissaires écrivent que « sur base des preuves devant nous, tout le monde devrait être impressionné par l’intelligence, la puissance oratoire, le caractère direct que quelques-unes des meneuses ont démontrés dans la défense de leurs revendications, et les leçons apprises de leur exemple devraient être prises au sérieux ».

A plus long terme, la Guerre des femmes est un succès. Dans de nombreux villages où un chef appointé a été chassé, le district officer implique les femmes dans le choix du nouveau chef. Certaines leaders de la Guerre des femmes sont elles-mêmes nommées membres des conseils et tribunaux locaux. Et la Guerre des femmes servira comme exemple pour des luttes sociales ultérieures, par exemple la protestation anti-impôts de 1938, la guerre des femmes Egba en 1947 ou encore les mouvements de protestation dans le contexte urbain à partir des années 1950. Encore aujourd’hui, la mémoire des femmes Igbo qui ont mené la guerre est vivant dans le folklore et les pratiques religieuses.

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