La femme la plus dangereuse de l’Amérique

Que les femmes plus âgées peuvent être formidables, nous le voyons tous les jours dans notre projet « Femmes 55+, actrices de leur sécurité ». Mais si quelqu’un en doutait encore, voici une femme rebelle pas comme les autres.

Portrait de Mother JonesMary Harris est née le 1er août 1837 à Cork, en Irlande. Enfant, elle voit des soldats britanniques patrouiller les rues ; son grand-père, actif dans la lutte pour l’indépendance irlandaise, est exécuté. A l’âge de 14 ans, elle émigre avec sa famille, des paysans, au Canada. D’abord installée à Toronto, elle reçoit une éducation catholique ; son frère deviendra prêtre. Quand la famille déménage aux Etats-Unis, elle travaille comme enseignante dans un couvent dans le Michigan, puis quitte ce poste pour aller vivre comme couturière, d’abord à Chicago, puis à Memphis, où elle rencontre son futur mari George E. Jones, un syndicaliste. Ils se marient en 1861 et ont quatre enfants.

Mary Jones vit alors deux événements tragiques qui bouleversent sa vie. Le premier a lieu en 1867, lorsqu’une épidémie de fièvre jaune fauche toute sa famille. Elle retourne alors à Chicago, ouvre un atelier de couture et travaille pour les femmes aisées de la ville. Cette expérience renforce sa révolte contre les inégalités socio-économiques. Deuxième moment dramatique, le Grand feu de 1871, où elle perd tout de nouveau, son atelier, sa maison, ses possessions. D’autres auraient baissé les bras, mais pas elle, au contraire. Ce sont ces revers de fortune qui l’amènent à s’intéresser de plus en plus aux questions des droits sociaux, et le mouvement syndicaliste lui offre une appartenance, comme une nouvelle famille. Elle s’engage alors dans le syndicat catholique Knights of Labor en tant que volontaire.

Bien que ce syndicat ait des positions relativement modérées - anti-socialistes et anti-anarchistes – et compte à son plus haut 700 000 membres, il voit sa réputation écornée quand en 1886, une grève pacifique pour la journée de 8 heures tourne mal, lors du Massacre de Haymarket Square : Après une série de grèves et de manifestations, la situation devant une usine en grève depuis des mois dérape : des grévistes se confrontent à des briseurs de grève, la police tire dans la foule et deux personnes au moins sont tuées. Des syndicalistes anarchistes appellent alors à un rassemblement le lendemain. La foule y est calme et écoute les interventions quand un grand nombre de policiers arrivent pour disperser la démonstration. Quelqu’un jette une bombe dans leurs rangs, provoquant la mort de sept agents dans l’explosion. Cela se termine par un procès internationalement médiatisé et hautement injuste contre huit anarchistes, dont sept sont condamnés à mort bien qu’il n’y ait aucune preuve que l’un d’entre eux ait lancé la bombe.

Mother Jones donne un speechMême si les Knights of Labour ne sont pas directement impliqués dans l’attentat, ils sont les co-organisateurs de la grève et leur réputation en pâtit. Mary Jones change alors de syndicat et rejoint les United Mine Workers. C’est ici que son talent d’organisatrice peut se déployer pleinement : elle conduit les ouvriers et ouvrières dans des grèves, démonstrations et blocus d’usines, les encourage à persévérer même quand les patrons font venir des milices. Elle voyage dans tout le pays et mobilise aussi les épouses et les enfants des grévistes, qui organisent leurs propres démonstrations. On la décrit comme une oratrice passionnée qui utilise des anecdotes et des contes, des accessoires, de l’humour, sans reculer devant les gros mots. Elle joue aussi sur la participation du public pour faire passer son message. Grâce à cela, elle arrive souvent à donner du courage aux petites gens dans des situations qui semblent sans espoir. Et elle développe son personnage public, la « Maman Jones », en se prétendant plus âgée qu’elle ne l’est en réalité, en portant des vêtements démodés et en appelant les mineurs « mes garçons ». Ses cheveux blancs, son attitude combative, son apparence imposante lui confèrent en effet une forte présence maternelle. A partir de 1897, son sobriquet est officiel. Elle a tant de succès qu’en 1902, un procureur l’appelle publiquement « la femme la plus dangereuse d’Amérique » lors d’un procès contre elle.

Elle se qualifie elle-même comme « fouteuse de merde ». Quand le Sénat états-unien la dénonce comme « grand-mère de tous les agitateurs », elle répond : « J’espère vivre assez longtemps pour devenir l’arrière-grand-mère de tous les agitateurs ». Et elle dit aux femmes syndicalistes : « Quelle que soit la lutte que vous menez, ne soyez pas des ladies ! Dieu a créé les femmes, et la bande à Rockefeller [une famille d’industriels très riches] a créé les ladies. » Mais elle n’est pas féministe dans le sens propre du terme. Tout d’abord, elle trouve que le rôle central des femmes est celui de mère et d’épouse. Sa lutte pour des salaires dignes a comme but premier de permettre aux ouvriers de nourrir leurs familles, afin que leurs épouses puissent rester à la maison pour s’occuper des enfants. Pour elle, la première source de la délinquance juvénile est l’absence des mères. Un autre point de conflit avec les féministes de son temps est le droit de vote. Elle ne soutient pas la lutte des suffragistes, car elle craint que la participation politique pourrait distraire les femmes des problèmes d’inégalité économique et des obligations maternelles. Mais surtout : « Tu n’as pas besoin du droit de vote pour foutre la merde ! »

Mother Jones manifesteEn 1901, le syndicat l’engage comme mobilisatrice. Des travailleurs/ euses dans les fabriques de soie en Pennsylvanie partent en grève. Parmi eux/elles, de nombreuses jeunes filles qui exigent d’être payées au même tarif que les adultes. Jones est là pour renforcer la solidarité entre les grévistes – et pour mobiliser les épouses des travailleurs. Elles s’organisent en milice, armées de balais et de poêles pour faire du charivari et empêcher les jaunes de briser la grève. Elle va jusqu’au New Jersey pour examiner les conditions de travail dans l’industrie de la soie de cet Etat et revient avec la preuve qu’on peut faire mieux. Les grévistes obtiennent un compromis à l’amiable. Deux ans plus tard, on la voit mobiliser des enfants qui travaillent dans les fabriques et les mines dans des conditions affligeantes. Elle organise une « Croisade d’enfants », une marche de 120 km de Philadelphie à New York jusque devant la maison du président Theodore Roosevelt. Les enfants portent des calicots avec des messages comme « Nous voulons aller à l’école, pas dans les mines ». Jones veut médiatiser le fait que beaucoup d’enfants sont mutilés par le travail, mais la presse, qui appartient aux propriétaires des mêmes mines et fabriques, refuse d’en parler. Quant au Président, il n’accepte ni de répondre à ses lettres ni de recevoir les enfants. Néanmoins, la problématique du travail des enfants devient quand même publique. La « croisade » aboutit à la fondation du National Child Labour Committee en 1904 et à la première loi fédérale interdisant le travail enfantin en 1916.

Mother Jones au camp syndicalisteA partir de 1912, la répression devient de plus en plus dangereuse pour Mother Jones. Quand elle participe à une grève en Virginie de l’Ouest, une véritable guerre éclate entre les syndicalistes et les milices privées des patrons, avec utilisation d’armes à feu. La loi martiale est déclarée, et Jones est condamnée par une Cour martiale à 20 ans de prison, entre autres pour conspiration à commettre des meurtres. Elle refuse de reconnaître la légitimité de la Cour martiale, mais est quand même assignée à résidence, malgré les protestations publiques dans le pays tout entier. Six mois plus tard, le Sénat lance une enquête sur cette affaire, et Jones est relâchée, atteinte d’une pneumonie grave. Elle a 75 ans. Quelques mois après, elle participe de nouveau à une grève de mineurs de charbon au Colorado, est arrêtée, puis expulsée de l’Etat, juste avant le Massacre de Ludlow. Une vingtaine de syndicalistes, surtout des femmes et des enfants, sont tués. Jones sillonne le pays pour faire connaître cette nouvelle injustice. Le propriétaire des mines, J.D. Rockefeller Jr., invite Jones à une rencontre personnelle, visite lui-même les mines et entame des reformes bien nécessaires.

Mother Jones parleEn 40 ans de militantisme, Jones participe à des centaines de grèves dans tout le pays. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle « l’ange des mineurs ». En plus, elle co-fonde le Parti socialiste d’Amérique et le syndicat Industrial Workers of the World et collecte des fonds pour la défense de révolutionnaires mexicains qui allaient être extradés. Elle est bannie, arrêtée et tenue en isolement carcéral plus souvent que n’importe quel autre syndicaliste de son temps. Malgré la répression, elle reste active comme syndicaliste militante pratiquement jusqu’à sa mort. Sa devise : « Priez pour les morts, mais luttez comme le diable pour les vivants ! » En 1925, elle publie son autobiographie et pour son 93e anniversaire (elle prétend avoir 100 ans), elle est filmée pour les actualités au cinéma. Elle s’éteint la même année à Adelphi au Maryland. Aujourd’hui, son histoire est racontée dans de nombreuses chansons de Woody Guthrie, Utah Phillips et d’autres.

Pour en savoir plus :

  • « Maman Jones - Autobiographie » Actes et Mémoires du Peuple, 1978 (épuisé)
  • Son autobiographie en anglais et gratuitement téléchargeable

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