Une prostituée, peut-elle être une Juste ?

Hedwig Porschütz a fait ce qu’elle a pu, et ce que tout le monde aurait dû faire à son époque : elle a sauvé des juifs de la persécution nazie. Les personnes qu’elle est arrivée à sauver lui sont reconnaissantes, mais pas l’Etat allemand. Après la libération, on lui refuse une pension sous prétexte qu’elle ne la mérite pas avec sa vie immorale de prostituée.

Hedwig Völker est née en 1900 à Berlin dans une famille modeste. Son père travaille dans une brasserie, sa mère est femme au foyer. Après l’école, Hedwig travaille d’abord comme sténotypiste dans une fabrique et plus tard dans une compagnie d’assurances. En 1926, elle se marie avec le serveur et chauffeur Walter Porschütz. La crise financière des années 30 lui coûte son travail, et elle doit gagner sa vie comme prostituée. On en sait peu sur cette phase de sa vie, sauf qu’elle a été condamnée à dix mois de prison pour chantage en 1934.

Quand en 1940, elle rencontre Otto Weidt, propriétaire d’un atelier pour aveugles, elle s’intègre rapidement dans son réseau d’aide aux juifs vivant en clandestinité pendant que son mari est soldat. En tant qu’(ex-)prostituée, elle était elle-même en danger de persécution en tant qu’ « asociale » [1], et elle prit encore plus de risques en aidant des juifs/ves à échapper à l’Holocauste.

Comment une femme comme elle a-t-elle pu sauver des juifs/ves ? A partir de 1943, elle travaille officiellement comme secrétaire chez Otto Weidt. Non officiellement, elle utilise ses contacts dans le demi-monde pour se procurer toutes sortes d’objets sur le marché noir. Ces marchandises ne servent pas uniquement à nourrir et vêtir les personnes vivant en clandestinité (officiellement, on ne pouvait acheter des vivres qu’avec des bons alimentaires, évidemment réservés aux personnes avec papiers et non recherchées par la Gestapo), mais aussi à arroser des officiel/le/s, entre autres de la même Gestapo. Sans cet approvisionnement, Otto Weidt n’aurait jamais pu sauver les juifs/ves qui travaillaient chez lui. Entre 1943 et 1944, Otto Weidt envoie plus de 150 paquets alimentaires à ses employé/e/s juifs/ves qui sont déjà prisonnièr/e/s à Theresienstadt. Hedwig Porschütz organise la plus grande partie de ces victuailles et sert aussi d’adresse d’envoi pour ne pas attirer l’attention des autorités sur un seul destinataire trop généreux.

Mais son aide va encore plus loin. En 1943, elle se procure des faux papiers pour Inge Deutschkron et sa mère. Les soeurs jumelles Marianne et Anneliese Bernstein peuvent se réfugier dans le petit appartement en mansarde de Porschütz et sont nourries grâce à son accès au marché noir. Plus tard elle cache aussi Grete Seelig et Lucie Ballhorn, et les quatre juives cachées doivent se partager un lit. Quand Porschütz accueille des clients - du marché noir ou de la prostitution – chez elle, les Bernstein doivent passer ce temps dans la rue. En cas d’alerte aérienne, elles restent dans l’appartement, ce qui était uniquement possible, car Porschütz était Luftschutzwartin [2] dans son bâtiment. Anneliese Bernstein se rappelle aussi comment Porschütz est intervenue de manière énergique quand un invité saoul a voulu abuser d’elle. Les Bernstein restent pendant 6 mois chez Porschütz. Une intervention policière dans un autre appartement de leur bâtiment rend leur séjour trop risqué, et Porschütz organise une nouvelle cachette et des vivres pour elles. Les deux soeurs et Grete Seelig ont survécu, Ballhorn a été arrêtée en 1943 et assassinée à Auschwitz.

Les activités sur le marché noir sont finalement un piège pour Hedwig Porschütz. En 1944, elle est emprisonnée, car dans l’Allemagne national-socialiste, toute activité sur le marché noir était punissable en tant que « crime économique de guerre ». Le 2 octobre 1944, un tribunal spécial la condamne à 18 mois de prison ferme, qu’elle passe à Jauer (Silésie) et à Zillerthal-Erdmannsdorf (aujourd’hui Myslakowice en Pologne). La sentence lui reproche aussi son activité de prostituée : « Mme Porschütz est une femme qui a au préalable commis de la fornication commerciale. Jusque’à une période récente, elle a entretenu des contacts aléatoires avec des hommes, et cela malgré le fait qu’elle travaille depuis début de l’année passée en tant que sténotypiste et a un revenu régulier. » En mai 1945, elle est libérée et rejoint Berlin où elle trouve sa maison détruite par les bombes.

Avec son mari, elle vit dans des circonstances minables. Tous deux souffrent de maladies chroniques et ne trouvent du travail que sporadiquement. En 1956, elle introduit une demande de reconnaissance en tant que personne persécutée politique auprès de l’office de dédommagements de Berlin. Non seulement cette administration considère qu’aider des personnes juives n’était pas un acte de résistance (« car ce type d’action n’est pas enclin à saper un régime politiquement »), mais en plus, on lui fait savoir que son mode de vie était condamnable, ce qui l’exclut pour des raisons morales de tout dédommagement, considéré comme honneur. Les fonctionnaires suivent ainsi la sentence d’un tribunal national-socialiste sans se poser des questions ou sans même laisser à Porschütz le moindre recours.

Un traitement comparable l’attend auprès du Fonds « héros méconnus » de la Ville de Berlin en 1958. Ce Fonds reconnait son mérite dans les faits, mais considère que ses actions héroïques « ont eu lieu dans des circonstances d’un niveau moral tellement dépravé » que l’honneur d’une reconnaissance ne peut être accordé à une femme de son espèce. Tout cela sans entendre les personnes que Porschütz a sauvées et qu’elle a indiquées comme témoins. Ce refus la désespère, et elle cherche de l’aide auprès du Fonds « héros méconnus de la Communauté juive », sans obtenir ni reconnaissance ni soutien. Elle meurt, démunie, dans une maison de repos à Berlin en 1977. C’est seulement en 2011 que le procureur général de Berlin annule le jugement de 1944 contre elle.

Ironie de l’histoire : le juge nazi dont la sentence trouvait son écho dans tous les refus d’aide après la guerre, Joachim Wehl, a pu exercer de nouveau sa fonction à partir de 1953 sans jamais montrer le moindre remords pour les sentences qu’il avait prononcées, y compris des condamnations à mort.

Pour en savoir plus :

  • Musée Blindenwerkstatt à Berlin
  • Johannes Tuchel : Hedwig Porschütz – die Geschichte ihrer Hilfsaktionen für verfolgte Juden und ihre Diffamierung nach 1945. Berlin 2010.

[1un terme utilisé par les national-socialistes pour criminaliser toutes les personnes jugées incapables de s’intégrer dans le collectif du peuple allemand selon les règles du national-socialisme ; ce qui incluait, entre autres, les sans abris, itinérant/e/s, mendiant/e/s, alcooliques, Roma et Sinti, paresseux et prostituées ; dans les camps de concentration, les « asociaux/ales » portaient le triangle noir)

[2personne responsable pour contrôler en cas d’alarme aérien que tou/te/s les habitant/e/s d’un bâtiment ont pris refuge dans le bunker


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