Lakshmi Bai, la Rani de Jhansi

L’année 1857 a été un moment clé dans l’histoire de la lutte indienne pour l’indépendance contre le pouvoir colonisateur britannique. Des nombreuses rébellions locales ont eu lieu, des milliers de personnes sont mortes, et au milieu de tout ce fracas une femme est devenue le symbole de la résistance indienne : Lakshmi Bai, la Rani de Jhansi. Des chansons et des légendes populaires chantent son courage, un des premiers films indiens en Technicolor (The Tiger and the Flame) et une série télévisée racontent sa vie, de nombreuses statues embellissent l’espace public indien, et un régiment de jeunes travailleuses indiennes sous le nom « Rani of Jhansi Regiment » a soutenu la lutte armée pour l’indépendance indienne de 1943-45.

La Rani de Jhansi est née sous le nom de Manikarnika, probablement en 1834, à Kashi dans une famille de hauts fonctionnaires. Sa mère meurt quand Lakshmi a 4 ans, et celle-ci est élevée à la cour du Peshwa à Poona où son père travaille comme conseiller. Il l’élève comme un fils, et elle est beaucoup plus libre que d’autres filles de son âge, apprenant l’autodéfense, à monter à cheval et à l’éléphant, à tirer à l’arc et à utiliser l’épée, sous le mentorat de Tatya Tope.

A 14 ans, elle est mariée au maharadja de Jhansi, Raja Gangadhar Rao Nelkwar, qui règne sur le royaume Maratha de Jhansi et c’est au moment de ce mariage qu’elle prend le nom de Lakshmi Bai. On raconte que son mari aimait se déguiser en femme et s’intéressait davantage au théâtre qu’à la politique. Lakshmi Bai donne naissance à un fils qui meurt à l’âge de quelques mois. Par la suite, le couple adopte Damodar Rao, le fils d’un cousin du Raja. Gangadhar Rao établit la Rani comme régente et son fils adoptif comme son successeur, ce qui est accepté par le Major Ellis, le représentant local du pouvoir britannique. En 1953, le Raja meurt.

La British East India Company, qui n’est déjà plus une simple entreprise commerciale mais le bras exécutif du Royaume britannique en Inde, refuse la succession à Damodar Rao parce qu’il n’est pas un fils naturel du Raja. Cette politique est appliquée dans d’autres endroits de l’Inde, suscitant nombre de rebellions. Lord Dalhousie donne une pension de 60 000 rupees à la Rani, lui ordonne de payer les dettes de son mari défunt et de quitter le palais et le fort de Jhansi. Ses terres doivent être annexées à l’empire britannique.

Lakshmi Bai vu par un peintre contomporain

En Inde, la succession de fils adoptifs est pourtant une tradition bien établie et le comportement de Lord Dalhousie, perçu comme une terrible injustice, crée de tensions. La Rani de Jhansi fait, au nom de son fils mineur, de multiples tentatives de recours en justice que Lord Dalhousie ignore toutes. C’est pendant cette bataille juridique en mai 1857 qu’éclate la rébellion indienne dans un autre lieu, à Meerut, pour s’étendre rapidement dans le sud de l’Inde. Le pouvoir britannique, alors trop occupé à écraser les soulèvements ici et là, laisse finalement la Rani régner dans les faits.

Lakshmi Bai commence par soumettre à son autorité les nobles locaux qui veulent se joindre à la rébellion qui la laisse au départ réticente. Elle dirige l’administration avec beaucoup d’efficacité, instaurant une monnaie, promouvant les arts et l’éducation et renforçant la capacité militaire de Jhansi. Dans le bref temps qui lui est imparti, elle balaie de nombreuses traditions pour réunir son peuple au-delà des castes et des religions. Elle n’observe plus la purdah et encourage d’autres femmes à faire de même. Elle entraîne des femmes au combat et au soutien de son armée.

Le 8 juin 1857 a lieu un massacre d’employés civils de la British East India Company, ainsi que de leurs épouses et enfants, près du fort de Jhansi par des sepoys rebelles. Son rôle dans ce massacre est débattu encore aujourd’hui par les historien/ne/s. Certaines hypothèses la pointent comme responsable, car elle aurait promis aux Britanniques de pouvoir quitter le fort de Jhansi sans risques pour se mettre en sécurité. Il y a cependant des fortes indications que ces accusations sont basées sur des faux témoignages et des falsifications de documents pour donner plus de légitimité à l’effort britannique d’écarter la Rani du pouvoir et d’annexer Jhansi. D’autres disent qu’elle n’avait rien à voir et que c’était un coup monté par des factions de l’opposition indienne pour discréditer la Rani à la fois auprès des Britanniques et de son peuple.

Lakshmi Bai dans l'imaginaire populaire aujourd'hui

En tout cas, la British East India Company décide sans l’avoir entendue que Lakshmi Bai est responsable de ce massacre et qu’elle doit être exécutée. Lord Rose mène des troupes contre le fort de Jhansi pour l’assiéger et la capturer pour la mener devant un tribunal. La Rani ne se contente pas de se défendre par écrit – à nouveau, ses dépositions sont ignorées par l’administration. Elle mobilise rapidement des milliers de volontaires, dont de nombreuses femmes, pour renforcer les fortifications et organiser le ravitaillement. Une tentative d’aide de la part de Tatya Tope et 20 000 hommes échoue, et c’est probablement grâce à une trahison que, malgré une résistance âpre, les Britanniques réussissent de faire une brèche dans les murs et à prendre la ville, avec un massacre qui dépasse de loin celui qui avait déclenché cette expédition punitive. Le pillage dure quatre jours et quatre nuits.

Lakshmi Bai réussit à s’enfuir avec son fils et quelques gardes, parmi lesquels des femmes. En un temps record, elle traverse le désert pour rejoindre la ville Kalpi et les forces rebelles de Tatya Tope. Elle dirige de nombreuses batailles qui la mènent finalement à Gwalior où les rebelles remportent la victoire sur les troupes du Maharaja de Gwalior et prennent la ville et le fort. Les troupes britanniques mettent beaucoup de temps à les suivre à Gwalior, et c’est le 17 juin 1858, dans la dernière grande bataille de la rébellion indienne, où la Rani de Jhansi mène une fois de plus elle-même ses troupes, en vêtements d’homme et luttant une épée dans chaque main, qu’elle meurt au combat. Le général Sir Hugh Rose dit qu’elle était remarquable pour sa beauté, son intelligence et sa persévérance et qu’elle était la leader la plus dangereuse des rebelles. Son fils Damodar Rao put s’échapper avec quelques fidèles et finit par obtenir une pension de la Couronne britannique, sans pour autant pouvoir récupérer ses droits d’héritage et de succession.

Pour en savoir plus :

  • Rainer Jerosch : The Rani of Jhansi, Rebel against Will. Aakar, Delhi 2007 (biographie)
  • Michel de Grèce : La femme sacrée. 1984, en poche chez Folio 2003 (roman)

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