Le papillon de la résistance dominicaine

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Le 25 novembre rentre de plus en plus dans les moeurs comme Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. Mais pourquoi l’ONU a-t-elle choisi justement cette date pour en faire une journée internationale ? Peu de gens le savent. Voici donc l’histoire de Patria, Maria Teresa et surtout Minerva Mirabal, connues aussi comme les soeurs Mirabal ou encore les « papillons ».

Portrait de Minerva Mirabal

Patria (née en 1924), Minerva (née en 1926) et Maria Teresa (née en 1936) font partie d’une famille aisée de la bourgeoisie rurale à Ojo de Agua en République dominicaine. Depuis un coup d’Etat militaire en 1930, Rafael Leonidas Trujillo règne sur le pays avec une poigne de fer. A l’aide de ses services secrets, il peut soumettre toute opposition à son despotisme et accumuler les richesses produites par le pays. En 1937, il fait assassiner au moins 15 000 travailleurs immigrés de Haïti et leurs familles. Quand il se déplace dans le pays, il choisit les femmes qui lui plaisent pour « l’accompagner ». C’est une des dictatures les plus cruelles d’Amérique latine.

Au début de la dictature de Trujillo, Patria et Minerva sont des simples élèves. Quand Patria se marie à 16 ans, leur père les retire de l’internat catholique où elles sont en secondaire. Mais Minerva insiste tellement qu’il lui permet de continuer ses études. Minerva s’informe sur la situation politique en écoutant les radios étrangères et entretient des contacts avec l’opposition. Elle est connue pour sa beauté autant que comme libre penseuse. Après le bac, qu’elle passe avec des très bonnes notes, sa mère refuse qu’elle suive des études de droit à la capitale. Elle craint que Minerva soit découverte comme opposante au dictateur.

Minerva Mirabal avec guitare

Dans un premier temps, les soeurs Mirabal ne sont pas directement menacées par le régime, mais elles connaissent des filles dont des membres de la famille ont été victimes des services secrets. Malheureusement, la beauté de Minerva attire l’intérêt de Trujillo. En 1949, Minerva est invitée personnellement à une fête dans la résidence du dictateur. Trujillo danse quelques fois avec elle et lui fait la conversation. Non seulement elle refuse ses avances, mais lui demande de « laisser tranquille » son ami communiste Pericles Fernando. Qu’elle ose le rejeter est déjà un affront, et son orientation politique aggrave son cas. C’est le début d’espionnages et d’arrestations arbitraires pour toute la famille. Le père des soeurs Mirabal ne résiste pas à cette pression et meurt en 1953.

Minerva Mirabal avec un de ses enfants

Un an plus tôt, Minerva a pu intègrer l’Université de Santo Domingo, sa mère ayant finalement donné son accord. Elle réussit la première année, mais est exclue des études en 1953 pour ses activités politiques, des interruptions qui se répéteront à plusieurs reprises, pour la même raison. Elle finit quand même par devenir la première femme docteure en droit du pays en 1957, mais Trujillo lui refuse la licence nécessaire pour exercer sa profession. En 1955, Minerva se marie avec Manolo Tavárez, étudiant en droit et opposant avec qui elle aura deux enfants, Minu et Manolito.

En 1959 elle retourne vivre chez sa mère et ses soeurs, et la même année, le Movimiento de Liberación Dominicana tente une rébellion armée, qui est réprimée dans le sang. Minerva crée avec des proches le groupe clandestin Agrupación política 14 de junio qui veut en finir avec le régime de Trujillo. Le nom de code des soeurs Mirabal : las mariposas (les papillons). Manolo est le président, Minerva l’une des deux femmes présentes à la première réunion nationale. Mais après quelques mois, le groupe est découvert et des centaines de ses membres, parmi lesquels Patria, Minerva, Maria Teresa et leurs maris, sont emprisonnés et torturés. Grâce à l’origine sociale de bourgeoisie aisée de la plupart des prisonniers ainsi qu’à la condamnation de cette répression par l’Eglise catholique, Trujillo doit céder à la pression nationale et internationale et libérer au moins les femmes. Quelques mois plus tard, les Mirabal se retrouvent en prison, accusées et condamnées à d’abord 30, puis 5 ans d’emprisonnement pour avoir « attenté à la sécurité de l’Etat ». Cette fois, c’est la condamnation du régime par l’Organisation des Etats américains qui force Trujillo à libérer les femmes.

Portrait de Minerva Mirabal

Trujillo se rend compte que le vent a tourné et que la population ne se laissera plus opprimer longtemps. Parmi ses concurrents pour le pouvoir, il imagine les soeurs Mirabal, qui bénéficient d’une bonne réputation et sont très actives. C’est pourquoi il arrange leur meurtre. Le 25 novembre 1960, alors que les soeurs ont rendu visite à leurs maris restés en prison, les services secrets les attaquent sur leur chemin de retour, en pleine montagne. Elles avaient parlé à leurs maris de rumeurs dans leur province quant au risque qu’elles couraient d’avoir « un accident », comme on appelait les assassinats et disparitions politiques dans le pays. Manolo, le mari de Minerva, a insisté pour qu’elles restent en ville et ne prennent pas la route trop dangereuse à travers les champs. Mais il est déjà trop tard, leur mort est planifiée. En chemin, cinq agents secrets arrêtent leur jeep. Elles et leur chauffeur Rufino de la Cruz sont battus et finalement étranglés dans un champ de canne à sucre. On remet leurs corps dans la voiture qu’on jette dans un fossé. Mais la population est indignée et ne veut plus croire aux accidents tragiques. Les soeurs Mirabal deviennent vite un point de ralliement pour les jeunes qui en ont marre de la dictature et qui s’organisent de plus en plus. Trois mois après, Trujillo est lui-même assassiné et un long processus de démocratisation commence.

Timbre de 10 centavos qui montre les soeurs Mirabal

A la première rencontre des féministes latino-américaines et caribéennes en 1981 à Bogotà, l’assemblée déclare le 25 novembre Día Internacional de la No Violencia Contra la Mujer, un jour de mémoire pour les victimes de la violence faite aux femmes. 18 ans après, l’ONU officialise le 25 novembre comme Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, une décision ratifiée par 101 pays membres. La République dominicaine les a honorées avec le billet de 200 pesos, des timbres et en changeant le nom de Salcedo, la province natale des soeurs, qui s’appelle depuis 2007 Hermanas Mirabal.

Le billet de 200 pesos montre les soeurs Mirabal

Pour en savoir plus :

  • Julia Álvarez : Au temps des papillons. Métailié 2003 (roman).
  • Le film documentaire Codename : Butterflies par Cecilia Domeyko

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