Une journaliste sans peur lutte contre le lynchage

Ida Bell Wells est née en 1862 à Holly Springs au Mississippi, en pleine Guerre de Sécession et juste avant la Proclamation d’émancipation, le premier pas vers la libération des esclaves Afro-Américain/e/s aux Etats-unis. Son père James, un ébéniste, est très engagé pour l’émancipation des Afro-Américain/e/s et l’envoie au collège. Ida n’a pas sa langue dans la poche, et est renvoyée de l’école pour son comportement rebelle. Les parents meurent dans une épidémie de fièvre jaune quand Ida a 16 ans, et elle doit renoncer à ses ambitions d’études et travailler comme institutrice pour faire vivre ses cinq frères et soeurs, dont une est handicapée. Après deux ans, une tante prend la relève, et Ida peut entamer une carrière comme enseignante, tout en suivant des formations et en passant des examens.

Portrait de la jeune Ida B. Wells

Mais son cœur est ailleurs. Elle est depuis toujours sensibilisée à la discrimination raciste et sexiste et choque ses collègues et professeurs avec ses affirmations pointues. A 24 ans, elle écrit, par exemple : « Je ne commencerai pas en ce jour de faire ce que mon âme abhorre : flatter les hommes, ces créatures faibles et trompeuses, pour les retenir comme escortes ou pour me venger. » En 1884, 71 ans avant le légendaire boycott des bus ségrégués à Montgomery en Alabama, elle prend le train, et quand le conducteur lui ordonne de se rendre au wagon des fumeurs (réservé aux Afro-Américain/e/s et déjà bondé), elle refuse et résiste même physiquement à être déplacée. Elle n’hésite pas à mordre et trois hommes doivent intervenir pour la sortir du train. Furieuse, elle porte plainte et écrit un article pour le journal The Living Way, expliquant son expérience. Cela lui donne une certaine célébrité dans la communauté noire. Côté tribunaux, elle gagne en première instance, mais perd en appel et doit payer les frais légaux du procès. Côté journaux, on lui demande d’écrire de plus en plus d’articles, jusqu’à ce qu’elle abandonne son poste d’institutrice et se consacre au journalisme à temps plein, d’abord comme rédactrice du Evening Star, puis comme co-propriétaire de Free Speech and Headlight.

Lynchage en 1889

Sous son nom de plume Iola, elle attaque les injustices du racisme états-unien. Quand en 1892, trois de ses amis sont tués lors d’un lynchage à Memphis, Tennessee, elle appelle la population noire à quitter le Sud, car les autorités ne veulent visiblement pas protéger les Afro-Américain/e/s contre des procès injustes et la violence de la foule. Plus de 6000 personnes quittent la ville et des boycotts sont organisés. Wells reçoit des menaces et achète un pistolet. Et elle va plus loin : les autorités avaient essayé, comme c’était souvent le cas, d’excuser le lynchage par un prétendu viol que ces trois hommes auraient commis. Wells fait des recherches, interviewe des témoins, collecte des statistiques et arrive à la conclusion choquante qu’en dix ans au moins 728 hommes, femmes et enfants Afro-Américain/e/s ont été victimes de lynchage, que seulement dans un tiers des cas une accusation de viol a été portée et que dans aucun des cas il n’existait la moindre preuve de la réalité de cette accusation. La vraie cause des lynchages était la domination blanche et des motivations économiques. C’était une forme de terrorisme pour maintenir les Afro-Américain/e/s dans une position inférieure et séparée des blancs. Les victimes étaient pendues, brûlées, mutilées, souvent dans une atmosphère de carnaval.

Couverture de Southern Horrors, édition de 1892.

Ida B. Wells n’est pas la seule à protester contre le lynchage, mais elle est parmi les premier/e/s, les plus systématiques et les plus virulent/e/s critiques. Elle sillonne infatigablement les clubs et conférences Afro-Américains pour parler - avec un talent rhétorique remarquable et remarqué - du lynchage (par exemple en 1893 à Boston). Grâce à ces activités, elle réunit des fonds pour publier Southern Horrors : Lynch Law in All Its Phases et, plus tard, A Red Record, 1892-1894. Son argument est que les Afro-Américains doivent s’armer pour pouvoir se protéger quand la loi et les autorités refusent de le faire. Et elle analyse la double morale censée justifier ces meurtres : tandis que les violences sexuelles des hommes blancs envers les femmes noires seraient « acceptables », parce que les femmes afro-américaines sont considérées comme « naturellement » lubriques et comme prostituées par excellence, des relations sexuelles consentantes entre hommes noires et femmes blanches sont toujours interprétées comme des viols. Suite à un article dans lequel elle ose écrire cela, les bureaux de son journal sont détruits et elle est menacée de mort. Heureusement à ce moment-là elle est en voyage à Philadelphie et peut échappe à la colère de la foule blanche.

Ses investigations et sa campagne contre le lynchage continuent dans les Etats du Nord. En 1893, elle organise le boycott de l’Exposition Mondiale Colombienne, un événement mettant en lumière les prestations de toutes les populations du continent américain, sauf celles des Afro-Américain/e/s. Avec Frederic Douglass et d’autres leaders noirs, elle rédige un pamphlet qui est distribué – en anglais, français et allemand – à 20 000 visiteurs de cette exposition.

Sa lutte contre le lynchage amène Ida B. Wells en Grande-Bretagne où elle donne des nombreuses conférences en 1893 et 1894. Les Britanniques ont d’abord du mal à croire que les autorités états-uniennes tournent le dos au problème du lynchage, et la cruauté de ces meurtres les choque profondément. Wells est convaincante et réussit à faire monter l’indignation dans son public. Pendant sa deuxième tournée, elle s’en prend à Frances Willard, présidente de la Women’s Christian Temperance Union, la plus grande organisation de femmes aux Etats-Unis. Celle-ci avait fait des déclarations racistes à la presse états-unienne, et Wells l’appelle à se solidariser avec les femmes afro-américaines et contre le lynchage. En vain, car Willard ne veut pas faire fuir ses nombreux membres dans le Sud raciste. En revanche, Willard fait tout pour bloquer l’accès de Wells aux médias qui, eux, participent joyeusement à cette bataille. Entre autres, le New York Times écrit que les hommes noirs auraient une tendance à violer, que Wells ne serait qu’une « malicieuse mulâtre diffamatrice » et qu’elle viserait plutôt à se faire de l’argent que de changer quelque chose avec ses conférences. Cette stratégie de communication se retourne en faveur de Wells, et quand elle quitte l’Angleterre, elle laisse derrière elle le comité britannique contre le lynchage auquel adhèrent de nombreuses personnalités.

L’attaque du New York Times est encore modérée, comparée à ce que les journaux du Sud des Etats-Unis écrivent d’elle. Quand le Daily Commercial la présente comme une aventurière immorale et amante du réverend Nightingale, le co-propriétaire de son ancien journal Freedom of Speech, elle en a marre. Elle demande à l’avocat Ferdinand L. Barnett de préparer une action en justice pour diffamation. Grâce à une correspondance intensive, les deux apprennent à se connaître et à s’aimer et se marient en 1895 à Chicago, après le retour de sa deuxième tournée en Europe. Ils auront deux garçons et deux filles.

Ida B. Wells entourée de sa famille.

Mais ce n’est pas pour autant le début d’une vie de femme au foyer. Wells laisse les affaires ménagères aux mains de sa belle-mère et retrousse ses manches : elle achète le journal The Conservator, préside le club féminin caritatif Ida B. Wells Club et co-fond, en 1896, la National Association of Coloured Women <http://en.wikipedia.org/wiki/Nation...> et sert au CA du National Afro-American Council <http://en.wikipedia.org/wiki/Nation...> , deux groupes de lobbying qui luttent également contre le lynchage et pour l’égalité raciale. Déterminée à ne pas se laisser freiner dans son engagement par ses enfants, elle assiste aux conventions et conférences accompagnée de son fils qu’elle allaite pendant les pauses. Seul enfant présent à la première convention annuelle de la NACWC, il est élu à l’unanimité « Baby of the Association », un office qu’il remplit avec aplomb.

Quand son mari est nommé procureur assistant et que naît son deuxième fils Hubert, Ida B. Wells décide de se consacrer à sa famille, vend son journal et renonce à ses postes. Sa retraite dure cinq mois, jusqu’à ce qu’un employé du service fédéral de la poste soit lynché avec sa famille. Comme il s’agit d’un employé fédéral, Wells voit la possibilité de déclarer le lynchage comme un crime fédéral et d’impliquer le FBI, plus neutre que les policiers locaux, dans l’investigation de ces crimes. Pour cela, elle rencontre le président McKinley à qui elle dit : « Nulle part dans le monde civilisé, sauf aux Etats-unis, les gens ne descendent dans la rue en bande pour traquer, fusiller, pendre ou brûler à mort une personne seule. » Malheureusement, les lynchages restent un fléau qui continuent jusque dans les années 1930, mais ils diminuent considérablement suite aux campagnes de Wells.

Son style peu diplomate lui fait perdre des allié/e/s précieu/se/s dans un conflit qui divise le mouvement émancipateur des Afro-Américains : entre la mouvance pour les pleins droits civils et politiques des Afro-Américains que défendent Wells et d’autres, et la position de Booker T. Washington qui prône le développement séparé des blancs et des noirs. Washington et ses partisans récupèrent une association afro-américaine après l’autre, excluent les personnes plus radicales, et c’est ainsi que Wells perd ses offices et se retire de nouveau dans l’espace privé. Mais elle ne se contente pas de croiser les bras. Elle continue à investiguer et dénoncer les lynchages, s’engage pour les droits des femmes et des Afro-Américain/e/s et fonde en 1910 un service d’aide pour les jeunes hommes Afro-Américains qui arrivent de la campagne à Chicago. En 1913, elle participe, avec son club de suffragettes afro-américaines, à une marche nationale pour le droit de vote des femmes à Washington. Les organisatrices de la manifestation de la National American Woman Suffrage Association lui demandent de s’écarter du cortège pour ne pas choquer les participantes blanches venant des Etats du Sud. Evidemment, Wells refuse et marche bras-dessus bras-dessous avec les suffragistes blanches de son propre Etat.

Portrait d'Ida B. Wells vers la fin de sa vie

En 1917, elle fait des recherches sur le cas d’un groupe de soldats afro-américains qui ont tué des blancs après avoir été provoqués par une foule blanche. 19 soldats sont condamnés à mort, et beaucoup d’autres à la prison à vie. Elle organise une messe de protestation, fait imprimer des pins en solidarité avec les condamnés et reçoit la visite de deux agents du CIA qui l’avertissent qu’elle sera arrêtée pour trahison d’Etat si elle distribue les pins. Sa réponse : « Le gouvernement mérite d’être critiqué. Si c’est de la trahison de le penser et le dire, alors allez-y, essayez toujours. » Toute sa vie, elle continue à investiguer et écrire quand des injustices racistes ont lieu, que ce soit une émeute raciste à East St Louis ou un massacre en Arkansas. Grâce à elle, de nombreux noirs condamnés injustement ont été libérés au cours des années. Elle commence à écrire son autobiographie et meurt, la plume à la main, en 1931.

Pour en savoir plus :

  • Paula Giddings : A Sword Among Lions : Ida B. Wells and the Campaign Against Lynching. Amistad Press, 2009
  • Quelques uns de ses œuvres en anglais sont téléchargeables ici et ici.

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