« Femme de la rue » : un documentaire utile, mais problématique

Le 26 juillet dernier, Sofie Peeters présentait en avant-première son documentaire « Femme de la rue » suivi d’un débat avec la réalisatrice, une députée du SP.a, une représentante de Hollaback ! et Irene Zeilinger, directrice de Garance.

Installée à Bruxelles, dans le quartier Annessens, Sofie Peeters a semblé découvrir ce que beaucoup de femmes, hélas, connaissent très bien, à Bruxelles comme ailleurs : dès qu’elle sortait dans la rue, les remarques, les propositions, les « compliments », et finalement les insultes. Après un moment de culpabilité (a-t-elle fait quelque chose de mal, a-t-elle provoqué ces comportements ?), elle décide de filmer ces situations en caméra cachée, et d’interviewer d’autres femmes sur leur vécu. Le résultat est cruel.

Ce film est un travail de fin d’études, un coup de gueule plus qu’un document longuement réfléchi. Il a le mérite d’exister et de mettre en lumière des situations qui pourrissent la vie de bien des femmes. Pourtant, il provoque un malaise d’autant plus grand qu’il bénéficie d’une incroyable médiatisation. L’avant-première remplit une salle de cinéma bruxelloise, le film est projeté à la télévision, l’auteure est interviewée par les plus grands médias - même le big boss de la Sûreté de l’Etat a un avis sur la question !

C’est que son film aurait « brisé un tabou ». Et si au contraire, son succès était dû au fait qu’il se glisse si bien dans l’air du temps ?
Sur au moins quatre points, le film est contestable : la « nouveauté » supposée du phénomène, les caractéristiques des auteurs, leurs motivations et enfin, et surtout, le message envoyé aux femmes et aux jeunes filles.

La nouveauté, d’abord : on entend une femme déclarer qu’il y a trente ans, elle pouvait se promener tranquillement. Et la RTBF de renchérir sur un « terrible recul des libertés des femmes ». Le phénomène est sans doute plus visible parce que les femmes en parlent davantage, peut-être aussi parce que les jeunes femmes sont plus présentes dans l’espace public. Mais les messages sans cesse répétés, par la famille, les médias, sur les dangers courus par les femmes dès qu’elles sortent de chez elles, cela n’a rien de nouveau. Même si pour les femmes, en réalité, les plus grands risques d’agression se trouvent dans l’espace privé...

La population montrée du doigt, ensuite : malgré toutes les précautions de la réalisatrice («  ce n’est pas une question d’origine ethnique mais sociale » déclare-t-elle par exemple), la Capitale (avec un plaisir qu’on devine tellement cela rentre dans les stéréotypes) : « Femmes insultées dans les rues de Bruxelles : dans 95% des cas ce serait par des Maghrébins » (admirons au passage le conditionnel). Après la projection du film, Sofie précise bien que si elle a eu affaire à des « allochtones » c’est parce qu’ils constituent l’écrasante majorité des habitants de son quartier. Elle raconte avoir vécu le même genre d’expériences à Mexico, dont les habitants ne sont pas en majorité maghrébins. Malheureusement, ces précisions ne transparaissent pas dans le film. Ce qui permet d’oublier que le harcèlement en rue est de tout temps et de tout lieu, comme l’ont répété lors du débat les représentantes de Hollaback ! et de Garance.

Hollaback ! avait déjà insisté là-dessus sur son site suite à la diffusion, en mai dernier, d’une émission de « Koppen » consacrée à son action : «  Nous ne voulons pas pointer du doigt certains groupes de la population et dire qu’ils sont les seuls responsables du harcèlement de rue. Comme nous l’avons indiqué : le harcèlement se passe dans CHAQUE culture, dans CHAQUE pays ».

Troisième bémol, une analyse qui semble imputer ces comportements à une « frustration sexuelle » liée à une culture où la sexualité est encore taboue. Mais ce harcèlement n’est pas une expression de la sexualité, mais d’un rapport de pouvoir. La preuve en est que, selon les hommes interrogés eux-mêmes, s’il s’agit d’avoir des aventures, « ça ne marche pas ». Mais voilà : le véritable but, ce n’est pas de passer un bon moment avec une jolie fille, mais de lui faire comprendre qu’on a le pouvoir de contrôler sa vie. Car si on peut douter que les auteurs de ces comportements soient à « 95% maghrébins », il est certains qu’ils sont à 100% masculins, et qu’il est question là d’une construction de la masculinité comme prise de pouvoir sur les femmes, surtout quand on est en groupe. Et à voir le résultat – la culpabilité, la peur et la fuite des femmes – là, « ça marche très bien ». S’il s’agit de dénoncer une « culture », c’est avant tout une culture machiste, largement répandue.

Et voilà le quatrième et sans doute le plus important reproche au film : le message implicite qu’il fait passer aux jeunes femmes et que la RTBF résume par la formule : « Elles n’ont qu’un choix : adapter leur façon de vivre ou partir ». Là encore, Ingrid de Holleback ! comme Irene Zeilinger de Garance ont voulu montrer qu’il existe d’autres alternatives, que ce soit sur le plan collectif ou individuel. Des cours d’autodéfense verbale et physique aux actions de rue, il y a différentes manières de dire aux femmes qu’elles ne sont pas obligées de renoncer à leurs libertés, et aux hommes qu’ils ne seront pas gagnants à ce jeu de pouvoir. Plus efficace sans doute que les amendes administratives annoncées par les politiques, et qui tiennent davantage de l’effet d’annonce que de la dissuasion : d’une part parce qu’elle seront difficiles à appliquer et d’autre part, parce que leur effet pédagogique est quasi nul. Lorsque la Ville de Malines, par exemple, décide de placer des femmes policières « piège » pour verbaliser les éventuelles insultes, on peut se poser la question de l’endroit où elles patrouilleront : probablement davantage dans les quartiers défavorisés et/ou immigrés que dans les quartiers chics, ce qui pourra à son tour renforcer les statistiques... et les idées reçues.

Hélas, les filles n’apprennent que trop que « la rue est dangereuse pour les femmes » et tout – leur famille, les médias, la justice quand elles sont victimes d’une agression sexuelle – leur enjoint de restreindre leur liberté de mouvement. Alors, si le documentaire de Sofie Peeters et sa médiatisation permettent de mettre au jour un phénomène que d’aucuns ne veulent pas voir, tant mieux ; mais il faudra bien l’encadrer à chaque projection pour qu’il ne soit pas utilisé pour justifier l’enfermement ou la fuite des femmes, ni pour dédouaner, une fois de plus, notre propre société de son machisme bien vivace.


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