A propos de l’homophobie, des allochtones et du courage

Dans Brussel Deze Week est paru en mai un appel au « courage » à « nommer les faits par leur nom » : la violence verbale et physique contre les LGBT, ce n’est pas bien. Les asbl Merhaba, Garance, Ella, Kif Kif et le MRAX sont bien d’accord. Mais l’homophobie est-elle vraiment propre aux jeunes garçons allochtones ? Quelques observations.

(traduction d’une opinion parue dans Brussel Deze Week, 19 juillet 2012)

Tout au long de l’année dernière, le « Gaybashing » a été mis en avant dans l’actualité. Les insultes, les violences physiques, l’hésitation des victimes à porter plainte et l’impunité des agresseurs ont été condamnées dans la presse comme dans les forums sur le net. Ce sont des problèmes à prendre au sérieux. Mais les analyses débouchent trop souvent sur une stigmatisation qui va toujours dans le même sens : dans une société devenue beaucoup plus tolérante – la nôtre – l’homophobie serait une caractéristique de « certaines » populations – les « autres » et plus précisément les jeunes d’origine allochtone, et plus précisément encore : les jeunes garçons musulmans.

C’est par exemple le cas d’une contribution parue en mars dans le Standaard. Dans le même esprit, BDW a offert le 10 mai une tribune à trois représentants de la N-VA, à l’occasion de la Gay Pride, sous le titre « Pas de fierté sans courage ».

La question est de savoir ce que le terme de « courage » signifie pour les auteurs. Le courage de désigner les coupables d’un nombre croissant d’agressions contre les LGBT, qu’ils croient trouver dans « certaines » villes ou quartiers et dans « certains » groupes, sur base de chiffres dont les sources ne sont pas citées ?

Des agresseurs « bien de chez nous »

A l’occasion de la Belgian Pride dont le moment correspondait à l’acte homophobe le plus grave de ces dernières années – le meurtre d’Ihsane Jarfi à Liège – la N-VA appelle au « courage » de « nommer les choses par leur nom », à savoir une homophobie qui serait propre aux allochtones. Or il se fait que dans le cas d’Ihsane, c’est la victime qui est d’origine allochtone et les agresseurs (à l’exception de l’un d’entre eux) des gars « bien de chez nous ».

Par ailleurs, les signataires font référence à une étude qui montrerait que les jeunes d’origine allochtone seraient plus hostiles aux homosexuels et auraient davantage de préjugés que les jeunes Belges, et que ce serait lié à l’islam.

Il est certain que les religions en général ne sont guère ouvertes à l’homosexualité. Mais cette étude, réalisée par Mme Céline Teney de l’ULB (1), montre aussi d’autres aspects que les signataires se gardent bien d’évoquer : que l’origine ethnique est moins pertinente pour l’attitude positive envers les homosexuels que le degré d’identification à la société belge, et que plus les élèves d’origine étrangère perçoivent de la discrimination envers eux-mêmes, plus ils ont des attitudes négatives envers les gays et lesbiennes. Les deux aspects sont liés : il est certain qu’il est difficile de s’identifier à une société qui vous exclut...

Penser en termes de « nous/eux »

Il faut bien constater que, tout comme l’émancipation des femmes, les droits des LGBT sont désormais utilisés comme un marqueur entre « nous » (civilisés, tolérants et libéraux) et « les autres » (ces homophobes qui ne partagent pas nos normes et nos valeurs). Les Pays-Bas donnent une belle illustration de ce discours avec le populiste Geert Wilders du PVV, qui s’insurge contre les propos homophobes lorsqu’il peut les relier à l’islam, mais se tait dans toutes les langues lorsqu’un rabbin fait des déclarations similaires.

L’étude de Mme Teney montre que ces lunettes unilatérales (« Quelle communauté est coupable ? ») ne nous avance à rien, au contraire. Nous n’avons pas à faire des choix dans le combat contre les discriminations. On ne lutte pas soit contre l’homophobie, soit contre le racisme, ou d’autres formes de discrimination. On se bat contre la discrimination, point final ! Comme le racisme ou tout autre forme de discrimination, l’homophobie n’est pas seulement l’affaire de « l’autre », mais de l’ensemble de la société.

L’étude récente menée par Marc Hooghe de la KUL sur l’homophobie chez les jeunes montre que la mauvaise image des LGBT chez les jeunes musulmans reste élevée, malgré une légère baisse. Si nous voulons ajuster cette image à la réalité, afin que ces jeunes regardent la société avec un esprit plus ouvert, nous devons aborder l’homophobie ici à Bruxelles, et en particulier dans l’enseignement (flamand come francophone) d’une manière adaptée.

Signaler les faits

La question que nous devons oser nous poser, c’est de savoir en quoi consiste le vrai courage. Est-ce du courage que de labelliser l’homophobie comme le problème des « autres », sans aborder nous-mêmes la question de l’accueil des LGBT par la police ? Le nombre réduit de plaintes a été présenté comme le problème de la victime elle-même. Il est ironique de constater que les allochtones sont, eux aussi, peu enclins à faire appel au bras de la loi quand ils ont victimes de racisme.


Est-ce faire preuve de courage que d’attribuer l’homophobie à certains groupes de notre société, alors que nous laissons trop souvent faire quand ces mêmes groupes sont confrontés à des formes structurelles d’exclusion et de racisme ? Combien de temps a-t-il fallu, par exemple, avant que la Justice ne s’attaque aux discours de haine du groupe Blood and Honour ?

On ne peut parler de courage que si nous protégeons chacun de la même façon, et si nous lui offrons les mêmes chances. Non pas comme une aumône, mais parce que nous croyons dans nos propres normes et valeurs, dans notre Constitution.

Le courage, c’est de reconnaître que les voies vers l’émancipation sont multiples. La famille de Ihsane Jarfi a parfois été confrontée à des insultes à cause de l’homosexualité de leur fils, mais l’a toujours défendu. La famille de Jarfi montre ce que signifie le vrai courage : oser aller à contre-courant, choisir une société ouverte où chacun peut trouver sa place.

Signature : les ASBL Merhaba, Garance, Ella, Kif Kif et le MRAX

(1) On peut lire un résumé des conclusions dans la Newsletter de Garance n°4, février 2011 : « Quand les discriminés discriminent à leur tour »


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