Oui à la mixité, mais...

Introduire davantage de mixité dans des lieux de décision où les femmes sont encore trop souvent sous-représentées : quoi de plus séduisant en apparence ? Le 8 mars dernier, le Gouvernement wallon approuvait un avant-projet de décret relatif à la mixité dans les Conseils d’administration (CA) des organismes privés agréés par la Région wallonne, présenté par Eliane Tillieux, ministre de la Santé, de l’Action sociale et de l’Egalité des Chances.
Pour pouvoir encore bénéficier d’un agrément wallon, les CA des ASBL ne pourraient désormais plus comporter plus de deux tiers de représentant/e/s du même sexe. Les associations déjà reconnues auraient trois ans pour se mettre en ordre. Cela touche, entre autres, les maisons de repos, les organisations d’insertion socio-professionnelle, les centres de planning familial, les maisons d’accueil, des organisations de tourisme, des hôpitaux...
Réaction immédiate des bastions masculins : c’est une atteinte intolérable à la liberté d’association, d’ailleurs on ne trouve pas de femmes compétentes pour prendre les places, etc. Bref, ce qu’on entend chaque fois que, devant les lenteurs ou la mauvaise volonté pour faire avancer l’égalité, le politique décide d’imposer des quota.

Mais cette fois-ci, les féministes elles-mêmes expriment des réticences. En effet, si le décret est appliqué tel quel, cela signifierait que les associations féministes devraient elles aussi, sous peine de perdre leur agrément (et leurs subsides), introduire un tiers d’hommes dans leur CA. Ce qui pose à la fois un problème de personnes – où trouver ces hommes intéressés par les questions féministes ? - et une question politique – faut-il définitivement renoncer à la non-mixité ?

L’argument sur la difficulté de trouver des hommes intéressés n’est pas de même nature que celui qui jette le doute sur l’existence de femmes compétentes. Car les femmes qualifiées, freinées parce que femmes, voilà un phénomène bien connu ; et de plus, la compétence, cela s’acquiert. Pour ce qui concerne les hommes, c’est moins sûr. L’une des membres de Garance a donné un exemple saisissant : dans certains Conseils consultatifs communaux, la mixité est déjà obligatoire. Et c’est ainsi que le Conseil consultatif « égalité hommes-femmes » de sa commune n’a pu fonctionner pendant un an, parce qu’aucun homme n’était intéressé à y participer. Sous prétexte d’œuvrer à l’égalité, on en arrive ainsi à paralyser toute action... Sans parler de ces hommes qui se disent « féministes » pour mieux expliquer aux femmes ce qu’elles devraient faire, avec quelles priorités... Impliquer davantage d’hommes dans la lutte pour l’égalité est sans doute une bonne chose ; mais cela prendra plus de trois ans.

Deuxième problème, plus fondamental sans doute : il faut rappeler que dans notre société, hommes et femmes ne sont pas simplement deux groupes distincts, mais qu’il y a bien un groupe dominant et un groupe dominé et privilégié. Et que la non-mixité est un choix politique légitime de la part de groupes discriminés (pas seulement les femmes, mais aussi des personnes handicapées, noires, âgées, LGBT...). La non-mixité est un outil - temporaire, certes - pour permettre au groupe dominé de réfléchir, d’apprendre, de développer des solutions sans l’intervention directe du groupe dominant. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les stages de Garance sont non mixtes. Et pourquoi dans certaines organisations, la non-mixité doit pouvoir continuer à être revendiquée.

Le décret est encore dans sa phase de conception. La consultation du secteur est en cours et le décret est amendable avant son passage en deuxième lecture et son adoption, souligne-t-on au cabinet Tillieux. Des questions en cours de discussion : comment calculer le tiers d’administratrices/teurs ? Quid des organisations qui comptent dans leurs CA des représentant/e/s d’associations membres qui ne sont pas forcément agréées par la Région wallonne ? Et surtout : comment formuler une dérogation pour des associations féministes ayant choisi la non-mixité dans leurs organes de décision, sans ouvrir une petite porte pour les organisations voulant continuer leurs pratiques discriminantes ?

Le 20 juin, Amazone a invité des représentantes du cabinet Tillieux et des associations féministes et féminines à une réunion de consultation pour échanger leurs idées sur ce sujet. S’il y a une unanimité sur le bienfondé de l’intention de base du décret, les inquiétudes sont nombreuses dans le mouvement féministe, car si le décret passe sans dérogation à la Région wallonne, d’autres pouvoirs publics risquent de suivre ce précédent. Et il y a beaucoup plus d’associations féministes, dont des associations non-mixtes, agréées par la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Pour sa part, Garance a profité de son assemblée générale du 6 juin pour voter la résolution suivante : « Garance salue l’engagement des politiques pour améliorer la représentation des femmes dans les organes de décision du secteur non-marchand. Cependant, une mixité aveugle aux relations de domination et aux inégalités de pouvoir risque d’avoir des effets pervers. Une non-mixité est parfois nécessaire pour atteindre des objectifs politiques d’émancipation des femmes. C’est pourquoi nous demandons que les associations féministes puissent bénéficier d’une exception à toute obligation de mixité selon le genre. »
Affaire à suivre donc.


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