Bruxelles, ville la plus dangereuse d’Europe ?

Depuis la mort du superviseur de la STIB Iliaz Tahiraj, le thème de l’insécurité est revenu à l’avant-plan de l’actualité. Reportages et chiffres alarmants dans les médias, débats politiques virant au tout sécuritaire... S’il fallait croire l’image donnée de Bruxelles, on ne sortirait plus de chez soi. Bien que chez soi, la sécurité ne soit pas plus assurée.

Des statistiques européennes récemment publiées semblent confirmer l’alarmisme ambiant : selon Eurostat, Bruxelles serait la cinquième ville la plus dangereuse d’Europe. Et contrairement aux pays voisins, où la criminalité est en baisse, elle serait en hausse en Belgique.

Eurostat prend la précaution d’indiquer la relativité de ses chiffres et classements, qui sont davantage un indicateur de l’activité policière que de la criminalité elle-même. Ainsi, lors d’opérations « tolérance zéro » dans un quartier, on peut avoir l’impression que le nombre de délits explose : ils sont simplement davantage répertoriés. Il faut aussi tenir compte d’une série de facteurs comme les différences entre les systèmes légaux et pénaux, la manière dont les crimes et délits sont déclarés à la police et enregistrés par cette dernière, mais aussi des délits qui font ou non l’objet de plaintes. On sait bien, par exemple, que les violences sexuelles sont sous-estimées parce que, pour toutes sortes de raisons, les victimes hésitent à porter plainte. Mais toutes ces subtilités sont au mieux reprises dans les articles ou expliquées par des criminologues, au pire passées sous silence. La revue des titres est là pour faire peur. Si la Libre Belgique prend la précaution de s’interroger, pour mieux relativiser : « Bruxelles, ville la plus dangereuse d’Europe ? », le Soir comme la RTBF titrent : « Criminalité : baisse en Europe, hausse en Belgique » et le Vif insiste : « Criminalité galopante en Belgique ».

Pourtant, il ne manque pas d’arguments pour relativiser ces données. Le classement des « villes dangereuses » en lui-même est un bon antidote : si Vilnius (Lituanie) et Tallin (Estonie), villes mal connues chez nous et se prêtant donc à tous les fantasmes, arrivent en tête, le troisième du classement est... Luxembourg-Ville, suivi d’Amsterdam, pas vraiment des exemples de « terreur urbaine ». Et l’on peut penser que si, par exemple, Paris est mieux classé que Bruxelles, c’est parce que les populations les plus pauvres, les plus défavorisées, sont repoussées dans les banlieues alors que chez nous, elles vivent à l’intérieur même de la ville.

Il reste des données intéressantes si l’on compare non les pays entre eux, mais l’évolution dans le temps. Par exemple, si certains délits sont en hausse – principalement le trafic de drogue et les cambriolages – les crimes violents, eux, ont tendance à baisser. Malheureusement, faute de données précises ou de volonté, les chiffres mettent dans le même sac des crimes pourtant très différents, comme les vols avec violence ou les viols.

D’autres chiffres interpellent : en moyenne en Europe, il y a 129 détenus pour 100 000 habitants ; par comparaison, aux Etats-Unis il y en a 784. Ce qui ne rend pas la société américaine mois violente, d’ailleurs, pour rebondir sur les discours exigeant davantage de répression.

En ce qui concerne la Belgique, pour l’ensemble des actes passibles du code pénal, si l’index 100 est pris pour 2006, on en est en 2009 à 103. A comparer aux 116 du Danemark ou 125 du Luxembourg ou encore 146 en Grèce. La population carcérale, elle, a augmenté jusqu’à 106. Difficile de parler d’ « impunité ».

Les « bons élèves », ceux où le taux est déjà bas et baisse encore étant la Pologne, la Slovénie et l’Autriche. Des pays qui, soit dit en passant, ne se portent pas non plus trop mal sur le plan économique. A contrario on voit l’Islande, dont les chiffres baissaient régulièrement jusque 2007, augmenter son taux de 49% en 2009 : une crise bancaire particulièrement dramatique est passée par là.

Mais le comble de l’alarme... et de la désinformation a été atteint par un reportage de la télévision allemande ZDF, diffusé sans précautions par la VRT, et qui montre une région bruxelloise dévastée par la peur et la violence, alors que les chiffres donnés sont... faux, comme l’indique l’excellent site DeWereldMorgen. Les chiffres réels montrent en fait que le taux de criminalité, rapporté au nombre d’habitants, est plus bas à Bruxelles que dans d’autres villes belges, que ce soit Liège, Charleroi, Anvers ou Malines. Et même, ajoute malicieusement le sociologue Jan Hertogen, auteur de l’article, si l’on reprend les chiffres de la police fédérale, Molenbeek serait plus sûr que Hasselt...

Cela ne veut évidemment pas dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais l’affolement général ne se justifie pas. Les tensions existent comme dans toutes les grandes villes, et parfois elles dégénèrent. Faut-il encore plus de police, encore plus de caméras, encore plus de répression ? Ou encore plus de présence humaine, de contrôle social « naturel », d’éducateurs de rue, plus de moyens pour la prévention ? C’est là que se situent les choix politiques...


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