Agir contre le masculinisme

Cette semaine, Jean Gabard sera présent en Belgique pour une série de conférences et d’interviews dans les médias. Vous ne connaissez pas Jean Gabard ? C’est l’un de ces masculinistes épinglés dans le film de Patric Jean, la « Domination masculine ». Le titre de ses « œuvres », livres ou articles, suffit à situer le personnage : « Le féminisme et ses dérives »., « l’Evaporation de l’Homme »... Alors que les féministes ont tant de mal à se faire entendre, certains masculinistes, comme Gabard ou son copain Yvon Dallaire, semblent avoir un accès plus facile aux médias...

En Allemagne aussi, l’influence d’un mouvement anti-féministe et masculiniste se fait sentir depuis quelques années. C’est pourquoi l’institut de recherche politique du parti des verts allemands, la Heinrich-Böll-Stiftung, a mené une enquête dans ce milieu pour l’analyser et dégager des pistes d’action.

Comme en Belgique, les masculinistes appuient leur action sur deux principes idéologiques, celui d’un anti-féminisme caricatural (il n’y aurait qu’un seul féminisme qui se réduirait à la haine des hommes et leur soumission) et celui de la construction des hommes comme victimes d’une « fémocratie », c’est à dire d’un règne des femmes et du féminisme. Des associations et des groupes informels sont actifs dans le monde universitaire – sans pour autant respecter les standards de la recherche académique - et le lobbying, le tout renforcée par une présence importante sur internet. Même si les masculinistes prétendent représenter tous les hommes, la grande majorité des hommes ne partagent pas leurs positions.

Premier constat inquiétant : non seulement les masculinistes expriment une misogynie plus ou moins ouverte et se positionnent contre tout projet individuel de vie pour les hommes et les garçons qui diffère d’un stéréotype masculin, mais de plus, ils tissent de nombreux liens avec l’extrême droite, et les deux mouvements se soutiennent mutuellement. Même s’il s’agit d’un petit groupe de personnes, son impact sur la société ne doit pas être sous-estimé. Car il fait tout pour dominer ou, si ce n’est pas possible, perturber tout débat sur l’égalité et les genres. Le concept du genre est particulièrement visé par leurs attaques.

Leurs outils préférés sont des argumentaires basés sur la haine de l’autre et des attaques personnelles Les masculinistes allemands ne se positionnent pas seulement contre les quotas et une politique égalitaire, ils construisent l’idée d’une « fémocratie » sur la seule base que des femmes participent à la vie publique – tout en ignorant qu’elles sont toujours et encore en minorité au parlement, dans les tribunaux et les postes de décision en général. De même, leur critique anti-féministe ne se réfère pas à des idées et des positions concrètes, mais à un rejet urticaire de tout ce qui est perçu comme féministe.

Cette haine contre le féminisme vise aussi explicitement des hommes émancipés, que les masculinistes intitulent « caniches mauves ». Pour des défenseurs autoproclamés des hommes, c’est une tactique bizarre de s’en prendre avec tant de virulence à des hommes, de nier leur autonomie (ils seraient asservis par les féministes), leur masculinité et leur humanité. Beaucoup de masculinistes combinent ces attaques avec une bonne dose d’homophobie et de racisme.

Les interventions des masculinistes se concentrent sur le « hate speech » (insultes, intimidations et menaces) qui visent surtout des bloggeuses et journalistes féministes et sur la récupération de forums en ligne où ils monopolisent l’échange de manière agressive. Ces attaques virtuelles sont souvent coordonnées. De plus, ils délégitiment et attaquent des institutions d’égalité, par exemple en réclamant l’abolition du droit de vote des femmes ou en publiant les adresses secrètes des maisons d’accueil pour femmes victimes de violence conjugale. On peut donc aisément catégoriser le masculinisme comme un mouvement anti-démocratique.

Reste à savoir comment y faire face. En tant qu’individu, il est difficile de se protéger contre des attaques masculinistes. Si l’on veut porter plainte, il faut bien assurer ses arrières, car les masculinistes ne manquent ni de moyens ni d’obstination procédurière. La mise en réseau peut également renforcer les ressources individuelles et collectives de résistance. Cela permet aussi de développer des stratégies pour recadrer le débat sur l’égalité sur des faits. Il faudrait aussi responsabiliser les fournisseurs commerciaux de forums en ligne (journaux etc.) qui doivent empêcher des menaces, insultes et autres comportements pénalement répréhensibles sur leurs pages. Mais la manière la plus efficace pour ôter tout semblant de légitimité aux masculinistes sera la création et la promotion d’un mouvement d’hommes pour l’égalité.

Hinrich Rosenbrock : « Die antifeministische Männerrechtsbewegung : Denkweisen, Netzwerke, und Online-Mobilisierung » Heinrich-Böll-Stiftung, Berlin 2012


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