La fierté des « salopes »

Des femmes qui défilent dans la rue en appelant leur propre manifestation « marche des salopes » (SlutWalk) : le phénomène a fait parler de soi ces dernières semaines. Rappel de l’histoire : un certain policier canadien - qui le regrette sans doute amèrement puisque son nom a fait le tour du monde – a dit devant des étudiantes d’université que les femmes seraient plus en sécurité contre le viol si elles ne s’habillaient pas comme des salopes (« sluts »). Cette remarque, tellement semblable à d’autres que nombre de femmes entendent tous les jours, était la fameuse goutte qui a fait déborder le vase. Des féministes de Toronto ont appelé à des manifestations pour rappeler que s’il y a viol, ce n’est jamais la faute de la victime, mais bien de l’agresseur.

L’idée est radicale : personne ne mérite d’être violé/e, y compris sur base de son apparence vestimentaire. Elle va à l’encontre des opinions très répandues (et pas seulement chez les hommes) selon lesquelles une victime de viol serait au moins partiellement responsable pour la violence qu’on lui a faite. Et elle touche un nerf sensible, si l’on s’en réfère à l’explosion de manifestations qui se sont multipliées depuis avril, non seulement dans 20 états des Etats-Unis, mais aussi dans des contrées aussi diverses que l’Australie, le Brésil, le Danemark, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la Suède. Et c’est loin d’être fini : des marches sont planifiées en Afrique du Sud, en Irlande, au Kirghizstan, au Mexique et en Nouvelle Zélande. SlutWalk a démontré sa capacité à attirer l’attention médiatique. La raison n’en est que partiellement dans la tenue légère de certaines manifestantes - le nom percutant y est pour beaucoup.

Et c’est là qu’un débat s’est déclenché au sein du mouvement féministe : peut-on utiliser une insulte sexiste pour pointer des injustices ? Certaines disent que « salope » restera toujours un terme péjoratif et dessert la cause. Rappelons que le mot « salope » est utilisé habituellement pour diviser les femmes en « bonnes » et « mauvaises », pour intimider celles qui quittent le droit chemin des stéréotypes sexistes de la féminité et pour rendre celles qui ne se laissent pas impressionner « responsables » des violences qu’on leur fait subir en punition de leur non conformité. De toute façon, les femmes qu’on appelle « salopes » sont toujours coupables : soit elles sont trop disponibles sexuellement, soit elles le sont trop peu, comme le souligne le sketch bien connu des Nuls. Tout cela serait déjà une bonne raison de ne pas laisser ce terme aux sexistes, mais de le(s) désarmer.

La réappropriation de termes dénigrants est un procédé fréquemment utilisé dans les luttes sociales : pensons à « pédé », « queer » ou encore « nigga ». Les féministes ne sont pas étrangères à cette stratégie. Une maison d’édition féministe britannique vend des livres sous le nom Virago, un magazine féministe américain s’appelle Bitch, et le mouvement des Riot Grrls ne compte même plus les exemples de réappropriation de termes dénigrants... Encore récemment, en Autriche, une candidate conservatrice à la présidence a qualifié les féministes qui ne voulaient pas soutenir sa candidature de « linke Emanzen » (émancipées de gauche) : aussitôt, des t-shirts avec ce slogan ont été imprimés et fièrement portés.

En francophonie féministe, ce procédé est moins souvent employé. Par exemple, à l’origine c’est Charlie Hebdo qui a mis en avant le terme « Manifeste des 343 salopes » pour qualifier celles qui déclaraient s’être fait avorter ; les 343 salopes sont devenues et sont toujours un symbole fort de la lutte pour l’autodétermination en termes de droits reproductifs et sexuels des femmes.

Alors, pour ou contre ? L’intention est de se réapproprier un terme dénigrant qui vise à limiter la libre expression (souvent sexuelle) des femmes et ainsi de diluer le pouvoir des dominant/e/s. En principe, il n’y a pas de mal quand l’activisme féministe puise dans le pouvoir de définition et dans le rire le pouvoir de se définir et d’en rire. En termes de mobilisation, SlutWalking a en tout cas déjà pu atteindre des dizaines de milliers de jeunes femmes (sans pour autant réduire le phénomène des violences sexuelles aux seules jeunes femmes), plus que n’importe quelle analyse philosophique de la problématique. En même temps, il faut aussi admettre que le nom provocateur divise le mouvement et exclut bon nombre de femmes qui ne veulent pas défiler sous la bannière des « salopes », même si c’est ironique. D’un autre côté, des initiatives plus anciennes comme les marches « Take Back the Night » (en Belgique, un pendant existe à Gand avec la « Heksennacht ») sont peut-être plus inclusives linguistiquement, mais mènent à des mobilisations moins importantes et pas forcément plus diverses que les SlutWalks. En tout cas, les manifestantes semblent s’amuser, et qui sait, peut-être l’étiquette « salope » leur a permis de s’engager pour la première fois de leur vie dans une action féministe.


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