Quand le genre prend le métro

A Bruxelles comme ailleurs, une majorité des passagers dans les transports en commun sont en fait des passagères. On pourrait se dire que dans cet espace public, tout le monde est sujet au même environnement, aux mêmes co-passagèr/e/s, au même service etc. Pourtant, quand il s’agit de sécurité, un monde de différences s’ouvre.

Tout d’abord au niveau de la sécurité perçue, ou du sentiment subjectif d’(in)sécurité. Mesuré en Belgique régulièrement par le Moniteur de sécurité, ses effets se font sentir au niveau comportemental (éviter des endroits perçus comme dangereux, ne pas sortir seul, ne pas se déplacer...) et social (isolement, limitation de mobilité et de la participation à la cité...). Ce phénomène se décline entre autres selon le sexe et l’âge : les femmes et les personnes âgées (et encore plus les femmes âgées) manifestent le plus fort sentiment d’insécurité.

Pourquoi ? Un facteur déterminant est celui de la vulnérabilité, c’est à dire la perception du risque d’être exposé/e à un danger et la perception de la propre capacité d’y faire face. Comme les femmes sont, par leur position inégale, socialement plus vulnérables et ont souvent déjà fait des expériences désagréables dans l’espace public, elles se sentent plus facilement en insécurité que les hommes. Par exemple, une femme seule peut se sentir en insécurité en présence d’un seul homme inconnu dans une station de métro, tandis que pour un homme, il faut souvent tout un groupe d’hommes pour qu’il commence à sentir une appréhension.

Et pour cause. Car s’il est vrai que les hommes sont jusqu’à deux fois plus souvent victimes d’agressions physiques dans les transports en commun [1], les femmes sont marquées par une autre expérience. Elles se voient jusqu’à quatre fois plus souvent confrontées à des regards irrespectueux, des attouchements, des remarques sexualisées ou des comportements à caractère intimidant (le fait d’être suivie...). Même si ces incidents ne laissent pas de trace physique, la répétition crée un climat d’insécurité qui touche les femmes d’autant plus que ces faits sont rarement poursuivis ni punis.

Pour les sociétés de transport en commun, lutter contre le sentiment d’insécurité est une stratégie commercialement rationnelle. En effet, l’insécurité subjective est parmi les raisons les plus importantes pour lesquelles des gens choisissent de ne pas emprunter le bus, le tram ou le métro. Davantage de passagèr/e/s, ça se traduit par une augmentation des revenus et un meilleur contrôle social, et donc moins d’incivilités et délits. Qu’est-ce que les opérateurs peuvent faire ?

Pour cela, il faudrait en savoir plus sur l’impact de genre. Non seulement sur la sécurité objective et subjective, mais aussi sur l’impact des mesures de sécurité sur les hommes et les femmes. La Chicago Transit Authority a analysé cela en détail [2]. Un moyen souvent mis en avant à Bruxelles, comme si c’était la panacée, ce sont les caméras de surveillance. Il s’avère que c’est la mesure de sécurité qui a le moindre impact sur le public, et que ça marche mieux pour les hommes que pour les femmes. La présence de la police ou de personnel de sécurité en uniforme sur le réseau améliore la sécurité subjective chez les femmes et les hommes de manière égale. La fiabilité du service a également plus d’impact que les caméras, mais de nouveau, ce sont les hommes qui en profitent plus. Il s’avère que pour les femmes, le facteur d’insécurité le plus important est l’expérience individuelle négative.

Lutter contre le sentiment d’insécurité des femmes demande donc des investissements différents, pas forcément plus chers : améliorer leurs capacités (perçues et réelles) de faire face à des incivilités, signaler que les incivilités sont inadmissibles et auront des conséquences négatives pour les auteurs, investir dans la présence humaine (surtout féminine), rendre les véhicules et les arrêts et stations plus accueillants... ce sont autant de mesures qui peuvent encourager les femmes à utiliser les transports en commun. Une approche informée et ciblée des opérateurs de transport en commun peut satisfaire leurs besoins organisationnels et contribuer à leur mission publique en améliorant la mobilité des femmes.


[1WR Smith, M Torstensson : « Gender Differences in Risk Perception and Neutralizing Fear of Crime. Toward Resolving the Paradoxes. » In : British Journal of Criminology, Vol. 37, N° 4, 1997, pp 608 – 634.

[2N Yavuz, EW Welch : « Adressing Fear of Crime in Public Space : Gender Differences in Reaction to Safety Measures in Train Transit. » In : Urban Studies, Vol. 47, N° 12, 2010, pp 2491-2515


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