Guerre en Ukraine - et les femmes ?

L’invasion de l’armée russe en Ukraine viole le droit international et des crimes de guerre se produisent, du bombardement d’une maternité aux attaques sur des civil.e.s pendant un cessez-le-feu. Une guerre, c’est assez grave en soi, mais toute guerre, et celle-ci n’en est pas exclue, met aussi en exergue les rapports de pouvoir de genre et de race. Dans cet article, nous passerons en revue les représentations racistes véhiculées actuellement par les médias, les réponses politiques et le discours public, avant d’analyser l’impact que cette guerre aura sur les violences faites aux femmes. Pour finir, nous donnerons un aperçu de la situation actuelle des associations féministes en Ukraine et dans ses pays voisins et comment elles se mobilisent pour faire face à cette catastrophe humaine.

Le rapportage médiatique a tendance à construire cette guerre comme une exception surprenante pour l’Europe, comme si la guerre appartiendrait aux seuls pays du Sud. Pourtant, des guerres ‘bien de chez nous’ ne manquent pas, comme celles en Ex-Yougoslavie par exemple (1992-1998), ou les deux guerres mondiales fabriquées en Europe et mettant le monde entier à feu et en sang. Cette guerre n’a rien de surprenant non plus, car elle a commencé en 2014 avec l’annexion russe de la Crimée qui s’est soldée avec des timides sanctions pour ne pas trop nuire aux intérêts économiques européens. Et avant ça il y avait l’attaque russe contre la Géorgie en 2008. Il est clair que cette guerre s’inscrit dans un projet impérialiste et dans une continuité d’agressions de l’armée russe contre les pays voisins.

Du racisme aussi dans le traitement des réfugié.e.s ukrainien.ne.s. Les forces de l’ordre ukrainiennes ont empêché des personnes racisées de fuir la guerre, réservant la priorité aux « vrai.e.s » ukrainien.ne.s. Une fois la frontière franchie, ce sont des pays comme la Pologne, l’Hongrie ou la Roumanie qui ouvrent aujourd’hui grand leurs portes aux réfugié.e.s ukrainien.ne.s qui ont refusé catégoriquement de faire leur part quand les réfugié.e.s syrien.ne.s cherchaient un endroit sûr pour survivre. Et encore, leurs bras ne sont pas également ouverts pour tout le monde. Des réfugiées racisées ne reçoivent pas le même soutien que les réfugiées blanches en Pologne et des Roms ukrainiennes ont du mal à convaincre les autorités roumaines qu’elles sont des réfugiées et pas des Roms roumaines qui voudraient « profiter du système ». Une fois arrivé.e.s à Bruxelles, les réfugiées ukrainiennes peuvent s’adresser à un centre d’enregistrement spécifique pendant que les personnes fuyant d’autres conflits armés – ou le même, mais avec un « mauvais » passeport – attendent pendant des jours au Petit château et doivent dormir dans la rue. Comme s’il y avait des « bon.ne.s » réfugié.e.s et des « mauvais.es » auxquelles on ne devrait pas la même solidarité, la même sollicitude. Cette hiérarchisation des droits selon des critères raciaux se reflète dans les médias où des journalistes s’écrient que cette fois-ci, ce seraient des « vrai.e.s » réfugié.e.s, car des gens « comme vous ou moi ». Une empathie qui opère uniquement sur base de ressemblance, pas sur base de besoins et de droits bafoués et qui sert donc à maintenir les rapports de pouvoir.

Un renforcement similaire des discriminations et violences est à attendre pour les femmes, car les violences envers elles vont augmenter, comme chaque fois dans les conflits armés. L’armée russe tue et mutile des civil.e.s comme des résistant.e.s armé.e.s, dont des femmes. Mais on voit aussi cet autre fléau émerger, le viol comme arme de guerre. En effet, les associations féministes ont reçu les premiers appels pour viol par des soldats russes, mais aussi pour des agressions sexuelles et harcèlement dans les abris anti-bombes. Les villages et villes sous occupation russe sont souvent coupés de toute aide humanitaire, et des premières activistes féministes ont été arrêtées, ou plutôt kidnappées, car personne ne sait où elles sont et ce qui leur arrive. Les femmes en fuite sont confrontées à des violences et l’exploitation sur tout leur trajet et sont vulnérables à la traite. Car comment savoir si une personne qui offre une place dans sa voiture ne va pas en profiter pour prendre les papiers de ses passagères et les enfermer ?

Des situations de violence existantes sont souvent exacerbées par la guerre ; par exemple, quand une hébergée dans une maison d’accueil pour victimes de violence conjugale à Kiev a été relocalisée vers l’ouest, son partenaire violent en a profité pour enlever sa fille de 2 ans ; la police n’est pas en mesure d’intervenir car toutes ces ressources vont dans la défense et l’organisation de la fuite des réfugié.e.s. Même en Russie, cette guerre risque d’augmenter les violences faites aux femmes, car la recherche a établi un lien causal entre les traumatismes de guerre des vétérans et leur utilisation de violence dans leurs couples, une fois rentrés. Avec le nombre croissant de volontaires internationaux qui joignent la lutte ukrainienne, cet effet pourra s’étendre au-delà des deux pays immédiatement touchés. Et n’oublions pas que l’augmentation des dépenses d’armement annoncés un peu partout se solderont avec des coupures dans les budgets sociaux, et les premières touchées seront de nouveau... les femmes.

Sur le terrain, tous les efforts vont dans la défense de l’indépendance ukrainienne, l’aide humanitaire et le soutien aux réfugié.e.s pour quitter le pays de manière sûre. L’ouest de l’Ukraine accueille des centaines de milliers de déplacé.e.s dans le pays, et les associations féministes de la région font leur possible avec le peu de ressources à leur disposition et dans des conditions difficiles et dangereuses : interventions de crise pour les femmes traumatisées par la guerre, informations sur les meilleures routes et les ressources accessibles, hébergement et transport des plus vulnérables. Tandis que La Strada, association assurant la ligne d’écoute nationale en cas de violences faites aux femmes, a évacué ses travailleuses de Kiev ; en déplacement interne, elles continuent à assurer d’abord les consultations par chat et, très prochainement, remettront en route la ligne d’écoute interrompu par la guerre. La police rapporte que pendant les premières journées de la guerre, elle n’a reçu aucun appel pour cause de violence, mais qu’entre temps, le nombre d’appels a dépassé le niveau d’avant-guerre, surtout de la part de femmes en déplacement interne.

Notre association amie Women’s Perspective à Lviv offre un hébergement transitoire pour les femmes et leurs enfants dans la maison d’accueil pour victimes de violence conjugale et a même réussi à ouvrir une deuxième maison pour une trentaine de femmes à côté de la gare. Elles proposent aussi de la représentation et du soutien juridique de femmes ukrainiennes qui se trouvent à l’étranger pour des dossiers de violence conjugale qui suivent leur cours en Ukraine. Des réseaux internationaux féministes se créent sur le tas pour que des femmes particulièrement vulnérables puissent garder leur soutien même en traversant les frontières et que des professionnel.le.s psychosociales.aux ukrainophone du monde entier puissent soutenir les femmes traumatisées en ligne.

Et n’oublions pas les associations féministes en Pologne, Moldavie, Roumanie, Slovaquie et Hongrie qui accueillent les réfugiées ukrainiennes, à défaut d’aide et de soutien suffisant de leurs gouvernements ou même d’une coordination centralisée. En Slovaquie, l’association Fenestra a créé du jour au lendemain, ou presque, deux lignes d’appel en ukrainien (assistance juridique ; écoute psychosociale). Notre association soeur polonaise Autonomia est en train de créer un centre de solidarité féministe internationale où peuvent se rencontrer les activistes féministes et LGBTIQ+ ukrainien.ne.s et polonais.es, mais aussi russes et biélorusses, également en exile ou en fuite, pour se poser et ressourcer et pour construire des projets ensemble. Pendant ce temps-là, les féministes russes descendent dans la rue, à risque de leur propre sécurité, pour dénoncer cette guerre. Autant de signes encourageants qui montrent que la solidarité féministe internationale ne reste pas lettre morte.

Si la solidarité et l’engagement des volontaires de ces pays est admirable, les associations féministes constatent que la grande majorité de ces personnes sont peu informées sur l’impact genré de la guerre, les traumatismes, les violences faites aux femmes... et donc peu outillées pour accueillir convenablement les réfugiées. Dans le chaos de l’aide improvisée, des trafiquants de personnes peuvent facilement se mêler parmi les aidant.e.s et faire disparaître les plus vulnérables : les enfants non-accompagné.e.s, les femmes en situation de handicap... Vous pouvez soutenir les associations féministes sur place de manière sécurisée par cette initiative de crowdfunding lancée par Women Against Violence Europe (WAVE). L’argent ira à l’aide humanitaire d’urgence (nourriture, abri, santé, transport). Et féministes occidentales, votre aide sera aussi nécessaire là où vous êtes : les associations ukrainiennes et leurs alliées dans les pays voisins sont en demande de contacts dans tous les pays pour pouvoir accueillir les femmes les plus vulnérables une fois qu’elles ont quitté la région. Et les associations féministes qui étaient impliquées dans l’accueil des réfugié.e.s syrien.ne.s sont appelées à partager leurs expériences et outils avec les associations féministes sur place. Toutes les ressources sont actuellement centralisées via WAVE.

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