Prévenir (plus que guérir) les violences : nos revendications

Dernièrement, le Conseil national de sécurité a annoncé un plan de déconfinement. Sa mise en application est programmée avant même que les “conditions strictes” reprises dans le rapport des experts aient été remplies. Ce plan laisse de nombreuses et importantes questions sans réponse. Or, nous avons affaire à une crise économique et une crise sanitaire qui, au-delà de la question du confinement-déconfinement, ont un impact sur les violences faites aux femmes et aux enfants et demandent des mesures urgentes.

Dans nos deux news précédentes, nous revenons sur différentes stratégies d’autodéfense pour prévenir les violences dans l’espace de nos vies quotidiennes et pour renforcer la solidarité. Par ailleurs, nous renvoyons aux recommandations du rapport alternatif et aux deux courriers adressés à la conférence interministérielle Droits des femmes. Ces efforts vont de pair avec une réflexion féministe sur les conditions de travail dans le secteur associatif, socioculturel que nous avons entamée à l’occasion de la grève des femmes 2020.

Ici, nous souhaitons attirer l’attention sur des choix politiques déterminants en ce qui concerne la prévention primaire des violences à comprendre comme « tout ce qu’il est possible de faire pour empêcher que la violence ne survienne ». La crise du coronavirus met à nu et aggrave les lacunes de la prévention secondaire et tertiaire des violences mais aussi de la prévention primaire. Or, c’est grâce à une politique globale de prévention primaire que le nombre de femmes et d’enfants touchés par les violences tout comme le nombre d’auteurs, y compris en temps de crise sanitaire, pourrait baisser. Malgré nos interpellations, nous ne voyons aucun effort pour soutenir et renforcer la prévention primaire. Nous continuons donc de défendre la nécessité de :

1. Financer structurellement et à hauteur des besoins sociaux. Les associations actives dans la prévention des violences doivent être financées de façon pérenne et suffisante. Nous ne pouvons plus perdre notre temps et nos ressources à répondre à des demandes de subsides éparses et éphémères. Ce financement doit également être à la hauteur des besoins car nous ne pouvons plus faire le travail de 10 personnes en étant 4 ni faire le choix entre notre auto-préservation et les besoins urgents et importants des publics avec lesquels nous travaillons.

2. Exclure l’arrêt ou le report de subventions publiques dans le cadre de la crise sanitaire. Bien que de nombreuses activités doivent être suspendues pour des raisons sanitaires, les subventions doivent être maintenues (avec possibilité d’exonération de justificatifs pour la période concernée). Par ailleurs, il ne peut pas être demandé aux associations de travailler bénévolement dans un temps ultérieur pour parer à la suspension des activités pendant la période de confinement.

3. Soutenir l’autodéfense pour les femmes et les enfants. Plutôt que de nier l’existence des violences systémiques, des agressions verbales, psychologiques, sexuelles et physiques qui touchent majoritairement les femmes et les enfants, l’autodéfense féministe permet plutôt de se préparer à devoir y faire face. Elle agit en amont pour donner les moyens de repérer les différentes formes de violences, de se protéger et de se mettre en sécurité. L’approche féministe permet de défendre une approche collective, déculpabilisante, rassurante et renforçante.

4. Responsabiliser les hommes. Les violences faites aux femmes ne surgissent pas de nulle part. Elles sont en grande majorité commises par des hommes sur des femmes et des enfants dans le contexte d’un rapport de domination systémique politiquement organisé. Pour prévenir les violences, il est nécessaire de viser spécifiquement les hommes dans les campagnes de communication et de soutenir les associations qui ont une expérience sur le sujet. Cet aspect est d’autant plus important dans le contexte de la pandémie qui limite les stratégies individuelles et collectives d’autodéfense. Le contexte est aussi un terreau propice à la mutation de violences verbales en violences physiques ainsi qu’à la multiplication d’agressions de frustration.

5. Donner les moyens d’agir en tant que témoin. La prévention passe aussi par le fait de ne pas faire des violences une affaire privée et de ne pas considérer l’autodéfense comme un acte individuel. Par contre, il est loin d’être évident de savoir quand et comment intervenir d’une façon juste, sûre et efficace. Il est nécessaire de soutenir le développement et la diffusion des outils par les associations de terrain.

6. Mettre en place des formations obligatoires et régulières à destination de tou·te·s les agent·e·s de l’Etat, du personnel des secteurs psycho-médico-sociaux, judiciaire et de l’enseignement. Ces formations doivent permettre de comprendre le continuum des violences faites aux femmes et aux enfants, les mécanismes de violences entre partenaires et d’intervenir de manière adéquate. Elles doivent être données par des actrices reconnues de la société civile et selon des critères de qualité.

7. Donner les moyens à toutes les associations de rendre leurs outils et services accessibles aux personnes socialement vulnérabilisées comme les personnes en situation de handicap (adaptation en langue des signes, Falc, infrastructures, accès PMR) et les personnes ne parlant pas ou difficilement le français ou le néerlandais (traduction, interprétariat). Cela passe aussi par la diversification des moyens de communication afin de lutter contre la fracture numérique.

8. Construire un centre d’expertise autonome. Mettre en place un centre autonome féministe d’expertise sur les violences à l’égard des femmes qui livre des analyses et des données pour informer toute décision politique de leur impact sur la prévention des violences.

La vulnérabilisation économique et sociale expose et rend particulièrement difficile de faire face aux violences liées au genre ou de s’en remettre. Actuellement, le contexte de crise sanitaire rend l’effet des inégalités encore plus fort et violent. De nombreuses personnes dont la majorité sont des femmes, sont encore plus isolées, malades, angoissées, démunies. C’est pourquoi, nous défendons également la nécessité de :

Régulariser de façon immédiate, permanente et sans condition, toutes les personnes sans statut de séjour ou avec un statut de séjour précaire. Comme le demande, notamment, la coordination des sans papiers de Belgique dont fait partie le comité des femmes sans papier. Cette nécessité est rendue particulièrement urgente dans le cadre de la crise sanitaire.

Garantir une sécurité et une autonomie financière à toutes notamment via l’individualisation des droits sans perte de revenu, l’augmentation du revenu d’intégration sociale au-dessus du seuil de pauvreté, l’allègement des démarches administratives et l’automatisation de l’accès au RSI. Le Collectif Solidarité contre l’exclusion et l’association Vie féminine proposent plusieurs pistes d’actions. Dans le cadre de la crise sanitaire, cela implique également de contrer les effets de pertes de salaire, du chômage temporaire et des congés maladies liés à la crise sanitaire et/ou à la nécessité de faire face à des violences.

Le financement de ces revendications doit se faire à la hauteur des besoins en allant chercher des budgets nécessaires là où les moyens existent. La situation actuelle montre l’importance de répondre aux revendications des associations de terrains. Toute situation de crise peut être une opportunité pour prendre une nouvelle direction. En effet, une véritable prévention demande que les choix politiques ne soient plus orientés par les intérêts d’une minorité de privilégiés au détriment de l’ensemble de la population. Elle demande un changement de cap radical où les relations sociales, le travail du soin, l’éducation, la culture et la créativité, le respect de la nature, guiderait l’organisation économique et sociale. Nous avons besoin d’une société qui ne laisse personne sur le côté. Une société qui prévienne les violences plutôt que de les entériner.

Retrouvez ici la version longue des revendications ou téléchargez-la ci-dessous


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