Ma fille, quitte la maison et épouse ton idiot

L’histoire de la Princesse P’yŏnggang, se transmet encore par tradition orale en Corée du Nord et du Sud, sous forme de conte, connu sous le nom de Ondal le Sot. Ce récit, souvent romancé, nous vient toutefois d’une source historique-clef de l’Histoire de Corée et épurée de toute forme de merveilleux : le Samguk Sagi. Alors que les choix de la Princesse P’yŏnggang créent et gouvernent la trame de cette histoire, c’est son mari, Ondal, dont elle change le destin qui donne son nom à la légende. Ce n’est plus un secret : les biographies et les historiographies ont contribué à l’invisibilité et au silence des femmes dans l’Histoire. Et le Samguk Sagi ne fait pas exception, seules deux femmes (Chiŭn et Sŏlssinyŏ) ont droit à leur propre biographie. La raison ? Aucun homme pour parler d’elles, ni mari, ni père, ni fils. La Princesse P’yŏnggang a la malchance d’être entourée d’hommes, et de plus, célèbres, qui invisibilisent son histoire.

Son père, Pyoung-Won est le roi du royaume de Koguryo, au VIe siècle, en Corée. Petite, P’yŏnggang, d’une sensibilité orageuse, ne cesse de pleurer. On raconte que, rien que le spectacle de la lune la submerge de larmes, car elle s’inquiète pour elle, tout seule, là-haut, dans le froid... Démuni et agacé, le roi la menace : « Si tu ne cesses pas tes pleurs, je te marierai à Ondal, le sot du village ». Ondal, jeune homme, très pauvre, décrit comme hideux, mendie du riz dans les rues pour nourrir sa mère et lui. Face aux taquineries des enfants et aux moqueries, il répond doucement par un sourire et continue son chemin. Sa sagesse est interprétée comme de la bêtise et il est surnommé « Ondal Le Sot ». Lorsque le roi parle d’Ondal à la princesse, curieuse, elle semble se taire. Toutefois, la menace récurrente de ce « terrible » mariage ne tarit pas les larmes de P’yŏnggang. C’est avec le temps, que ses pleurs et ses cris s’estompent.

Lorsque la princesse atteint l’âge de 15 ans, le roi décide de lui choisir un mari. Mais elle refuse tous les prétendants que son père lui présente. La reine propose alors l’idée insolite de demander directement à sa fille qui elle souhaite épouser. P’yŏnggang répond sans hésiter « Père et Mère, vous vous souvenez, vous m’avez toujours dit, dès mon plus jeune âge, que vous alliez me marier à Ondal. Je ne veux me marier qu’à cet Ondal, les gens me disent qu’il est très gentil et très souriant... ». Son père la traite d’idiote car une princesse ne peut épouser un mendiant. Elle rétorque qu’un roi, lui, ne peut revenir sur ses mots. Malgré la colère de son père, P’yŏnggang insiste car elle veut s’assurer que son père reste fidèle à sa parole. Finalement, il aboie : « Quitte la maison, ma fille, et épouse ton idiot ». En dépit des pleurs de sa mère, elle décide de quitter le palais en prenant soin d’emporter avec elle ses bijoux. Bien que la princesse P’yŏnggang justifie sa décision par la nécessité que les paroles du roi soient respectées, sa détermination semble dévoiler d’autres motivations : elle a peut-être vu un grand potentiel en Ondal ou cherché une vie en dehors de celle de la noblesse. Au coucher de soleil, ses pas la conduisent sur la colline où Ondal a pour habitude de cueillir des brindilles pour le feu.

La princesse trouve une petite maison éloignée du village, où la vieille mère d’Ondal l’accueille. P’yŏnggang lui raconte qu’elle vient dans l’espoir de vivre avec son fils, car son père l’a bercée toute son enfance dans cette promesse. Au toucher, la vieille femme découvre les mains fines et douces de P’yŏnggang et lui répond : « Vous ne pouvez pas vivre ici, nous sommes très pauvres, et mon fils devra mendier pour trois personnes… et vous ne supporterez pas la misère ». Ondal rentre de sa cueillette mais refuse de boire les paroles de P’yŏnggang, et pense qu’il s’agit d’un esprit de la montagne déguisé en femme pour lui faire du mal. Il la met dehors et s’abrite à l’intérieur de la maison avec sa mère. Mais la princesse, sans dévoiler son identité, reste déterminée et, attend assise devant la maison, toute la nuit, dans les ombres froides. A l’aube, Ondal la croit enfin. Elle lui dit, qu’elle aussi, est une idiote. Ondal sourit. « Oui une idiote peut vivre avec un idiot, et elle est si gentille... ».

À partir de ce jour, P’yŏnggang vit dans la cabane et aide sa belle-mère et son mari, notamment grâce à l’or obtenu par la vente de ses bijoux. Ondal ne doit plus mendier et peut construire une nouvelle maison. Au fil des jours, elle voit en son mari, non pas un laid sot, mais un homme aux yeux tendres, au bon cœur et à l’esprit vif. Elle lui offre un cheval, des livres, et tout ce dont il a besoin pour apprendre la littérature et les arts du combat. Elle lui dit : « Mon mari, vous pouvez faire de grandes choses. Mais vous devez commencer à étudier. Et je vais vous aider ». Jour après jour, sous le soleil, il apprend rapidement à monter à cheval et perfectionne ses compétences de guerrier. Nuit après nuit, sous une lumière de pins, il apprend courageusement à lire et à écrire. Il travaille avec détermination, toutefois, il se décourage souvent face à cette montagne de labeur. Mais la princesse le pousse avec son doux sourire, ses compliments et sa confiance. Elle l’inspire lorsqu’il est sur le point d’abandonner. Après de nombreux mois d’efforts, elle regarde avec fierté son mari, devenu un guerrier courageux et un homme cultivé.

Une nuit, la princesse annonce à Ondal : « La grande chasse à Nangnang arrive bientôt, au troisième jour de la lune. Vous devez aller chasser avec les guerriers du royaume de Koguryo, pour offrir du sanglier et des cerfs aux montagnes et aux rivières ». Chaque année, le roi organise cette chasse dans l’espoir de dénicher de nouveaux talents guerriers. Ondal se rend donc à Nangnang et s’y illustre à tel point qu’il attire l’attention du roi. « Quel excellent archer ! » se dit-il, impressionné. Le roi lui demande son identité. « Sire, je m’appelle Ondal et j’habite sur le flanc de la montagne ». Le roi se souvient bien de ce nom et reste interloqué face à ce pauvre homme que sa fille a choisi d’épouser. Le roi et la reine chuchotent : « C’est inimaginable !... Si c’est bien Ondal le Sot, notre fille doit avoir une force surnaturelle pour transformer les hommes ». Ondal rentre à la maison avec une quantité de récompenses et P’yŏnggang lui demande : « Qu’a dit le roi ? A-t-il parlé de moi ? ». A ce moment-là, Ondal comprend que sa femme, si riche, est la princesse. Le roi, impressionné par les prouesses d’Ondal et de sa fille, décide de l’accepter comme gendre et le nomme à la haute fonction de daehyeong (général de l’armée royale). Plus tard, Ondal meurt sur le champ de bataille. Lors de ses funérailles, son cercueil est impossible à porter, jusqu’à ce que la princesse le caresse et chuchote quelques paroles réconfortantes, enfin, il devient léger. Jusqu’au bout, et même au-delà de la vie, P’yŏnggang, avec ses mots tendres, sa confiance et ses encouragements rend la vie et la mort de l’idiot du village, plus prospère et plus légère.

Dans les traces historiques, la vie de P’yŏnggang s’arrête ave celle de son mari, on ne parle plus d’elle et on ne sait donc pas ce qui advient du reste de sa vie. Pourtant, sans l’intrusion de la princesse dans vie d’Ondal, il n’y aurait pas eu de légende. Ce mépris de l’individualité de P’yŏnggang dénonce ce rôle de supportrices donné aux femmes, qui disparaissent une fois leur mission achevée. Du temps de l’écriture du Samguk Sagi, ce rôle d’assistante auprès de l’homme, est très valorisé dans la culture coréenne et porte le nom de naejo. Toutefois, cette légende reste un pied de nez aux conventions et à la morale patriarcale car elle met en lumière la vie d’une femme faisant des choix indépendants et défiant l’autorité du père. Cette histoire semble aussi valoriser le mariage fondé sur le choix et même entre individus de classes sociales différentes. Ce récit encourage à être quelqu’un au bon cœur, comme Ondal, pour attirer les bons augures et invite également les rois et autres personnes d’autorité à accorder plus d’attention au potentiel des gens nés pauvres. Héroïne de premier plan mais méprisée par l’Histoire, P’yŏnggang mérite d’être sous le feu des projecteurs car c’est elle, qui, en dépit de l’autorité de son père, guide la destinée de son mari et la sienne.

Encore aujourd’hui, son histoire est si populaire, qu’elle a donné naissance à l’expression : « le complexe de la Princesse P’yŏnggang », largement utilisée pour désigner une femme désireuse de faire réussir un homme (inférieur / incapable) en utilisant son propre capital et ses propres capacités.
Cette histoire vous a peut-être donné envie de découvrir davantage la culture coréenne. « En Français S’il Vous Plait » est un blog tenu par les étudiant.e.s de l’Université Nationale de Chungbuk (en Corée du Sud), où l’on peut dénicher d’autres légendes et histoires coréennes en vidéos, racontées en français, par des Coréen.ne.s.


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