La survivante de l’île des Démons

Imaginez la scène suivante : une femme, vêtue d’une peau d’ours, abandonnée sur une île inhospitalière, en pleine mer, survit pendant deux ans et demi durant lesquels elle accouche seule. Une histoire à dormir debout diriez-vous ? Il n’en est rien ! Ce récit est bien réel et c’est celui de notre femme rebelle du mois : Marguerite de La Rocque.

Les échos de son histoire nous viennent de plusieurs textes anciens. Notamment, dans L’Heptaméron, recueil de nouvelles, la reine Marguerite de Navarre raconte l’histoire de l’exilée du Saint-Laurent, rapportée par Roberval, celui qui l’a abandonnée sur l’île. L’explorateur André Thevet, dans son livre La cosmographie universelle, affirme tenir son récit de l’héroïne elle-même. Il existe des différences entre les récits de la reine de Navarre et de Thevet. Ce dernier semble plus authentique car il témoigne de certains détails historiques exacts, tandis que la version de la reine de Navarre semble, elle, volontairement romanesque.

On situe la naissance de Marguerite de La Rocque en France aux alentours de 1515. Co-seigneuresse de Pontpoint et propriétaire de nombreuses terres dans le Languedoc, elle mène une vie de luxe et de privilège. Elle est parente avec Jean-François de La Rocque de Roberval, mais on ignore quel lien de parenté les unit. Certain.e.s spéculent qu’ils sont frère et sœur, d’autres qu’ils sont cousin.e, mais tou.te.s s’accordent pour dire que Roberval se considère en charge de sa protection. Roberval est un noble huguenot et corsaire dans les grâces du roi François Ier. Grâce à son réseau relationnel, il convainc le roi de le nommer lieutenant général de la Nouvelle-France, l’actuel Canada.

En 1542, Roberval s’embarque sur le navire « le Valentine », un de trois bateaux en route vers la Nouvelle-France. A bord, des centaines de colon.ne.s, du bétail, de l’équipement, mais aussi Marguerite qui entreprend de voyager avec lui. Au cours de ce long périple, Marguerite vit une liaison amoureuse avec l’un des hommes à bord, dont l’identité reste un mystère. Elle tombe enceinte. Lorsque cette romance arrive aux oreilles de Roberval, en colère, il s’offense du comportement de Marguerite et décide de l’abandonner sur une île déserte. Selon certains récits, Roberval condamne Marguerite car, au regard de la morale calviniste, ses agissements sont scandaleux et déshonorent leur famille. D’autres racontent que, enseveli de dettes et motivé par sa cupidité, il se débarrasse d’elle dans l’espoir d’hériter de sa fortune.

Quel que soit son motif, Roberval ordonne à ses hommes d’amener Marguerite sur une île déserte située dans le golfe du Saint-Laurent à l’Est du Canada. L’île des Démons apparaît sur les cartes au début du 16e siècle, mais disparaît au milieu du 17e siècle. Selon la légende, l’île serait peuplée de démons et de bêtes féroces qui attaquent tous les navires ou quiconque d’assez sot.te pour s’y aventurer. Roberval abandonne Marguerite sur l’île avec son amant et sa dame de chambre, Damienne. Dans l’Heptaméron, la Reine de Navarre dépeint une scène où l’amant est abandonné en premier sur l’île et Marguerite décide de le rejoindre. Alors que Thevet prétend que c’est le jeune homme qui aurait nagé jusqu’à Marguerite pour la retrouver.

Le trio reçoit quelques fournitures, dont une arme à feu, de la poudre à canon, du pain, un assortiment de couteaux et une bible. Ensemble, ils trouvent une grotte où s’abriter. Malheureusement, Damienne et l’amant de Marguerite périssent avant la naissance du bébé. Marguerite de La Rocque est contrainte d’affronter seule sa grossesse et la naissance de son enfant. Mais elle n’est pas au bout de ses peines car son enfant ne survit pas longtemps et meurt peu de temps après l’accouchement. Elle reste seule sur l’île où elle lutte pour sa survie avec les maigres provisions que Roberval lui a laissées. De famille noble, elle est étrangère à toutes missions de survie, comme se trouver de la nourriture, un logement et de l’eau. Tout devient une lutte quotidienne dans ces conditions difficiles. Un des épisodes les plus téméraires qu’elle rencontre est l’affrontement avec un ours qu’elle abat avec son pistolet. Elle dépouille l’ours et utilise sa peau pour se réchauffer.

Sa force et son désir de survie la maintiennent en vie plus de deux ans, seule, sur cette île isolée, jusqu’à ce qu’elle soit enfin sauvée. En 1544, elle est découverte par un groupe de pêcheurs. Elle monte sur leur bateau en tenant sa bible en lambeaux, sans jamais regarder en arrière. On ignore le temps exact que Marguerite a passé sur l’île des Démons et tout le détail de ce qu’il s’y est passé.

Certaines sources attestent que, après avoir échoué en Nouvelle-France, Roberval rentre à Paris et revendique les terres de Marguerite comme siennes. Ce qui conforte l’hypothèse selon laquelle Roberval était motivé par l’argent et pas seulement par de grands principes sexistes. On n’a retrouvé aucun procès-verbal d’une action en justice intentée par Marguerite de La Rocque à l’encontre de Roberval, après son retour en France. Mais il faut se méfier du karma féministe… A Paris, lors d’une réunion de huguenots, une nuit, Roberval, âgé de 60 ans, et ses compagnons sont attaqués et battus à mort par une foule catholique.

Marguerite, réinstallée en France, fonde une école privée pour filles et vit toute sa vie à Nontron, au château de la Mothe, en Picardie. Elle jouit d’une certaine célébrité suite à la publication des premiers récits sur son exploit. Cependant, nous ne savons pas quand et où elle décède.

Son aventure a inspiré de nombreuses œuvres romancées : une pièce de théâtre L’île de la Demoiselle par Anne Hébert, un film du même nom par Samuel Malhoure, un roman A Story of Survival : Marguerite de la Roque par Elizabeth Boyer, historienne féministe, et tant d’autres… Aujourd’hui, à Quirpon Island, île touristique de ces eaux-là, subsistent des légendes selon lesquelles les fantômes de Marguerite et de son amant hantent toujours les lieux - les machos à la Roberval n’ont qu’a bien se tenir !

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