Poétesse andalouse indépendante et provocante

L’histoire de la femme rebelle du mois met en péril le mythe de l’Occident berceau du savoir, de la culture et de l’émancipation et révèle toute la richesse de l’héritage musulman. Wallada bint al-Moustakfi a pris un malin plaisir à provoquer ses contemporain.e.s en brisant les codes, se dénudant autant qu’il lui plaisait en public, s’acoquinant à sa guise, et déclamant ses vers, parfois sensuels et obscènes, à un public mixte.

On est dans une enclave très particulière de l’Histoire, celle de l’Espagne musulmane, l’al-Andalus. L’occupation musulmane de l’Espagne, durant huit siècles (entre 711 et 1492), a offert à l’Espagne un fleurissement culturel extraordinaire. Aujourd’hui encore, en déambulant dans les rues andalouses, on peut admirer les vestiges de l’art musulman mêlant raffinement et luxe avec ses nombreuses arabesques, ses palais et minarets dominant les villes, les monuments comme l’Alcazar de Séville, la Giralda, l’Alhambra... L’Espagne a aussi joui d’un bourgeonnement des savoirs. Les Maures - nom donné aux musulmans au cours de l’Europe médiévale - ont enrichi les mathématiques en apportant leur système de chiffres en Occident, la langue espagnole de milliers de mots, les connaissances de l’Antiquité en traduisant les écrits grecs, le développement de l’agriculture grâce aux techniques d’irrigation d’Afrique, etc. Fleurissent de nombreux foyers d’études, des bibliothèques, … A Cordoue est constituée l’une des plus grandes bibliothèques du monde, qui comptait jadis des femmes érudites parmi son personnel. Et malgré quelques controverses, l’Espagne musulmane est aussi considérée comme une période de coexistence relativement tolérante entre les trois religions monothéistes (islam, judaïsme et christianisme).

Le XIe siècle à Cordoue, où brilla et transcenda Wallada, est donc une période plutôt érudite et tolérante. Certaines femmes, selon leur statut social et religieux, accédaient à un haut niveau d’éducation. Les règles juridiques et religieuses soumettant les femmes aux hommes étaient, en pratique, parfois transgressées et certaines femmes musulmanes d’al-Andalus ont donc réussi à s’affirmer dans de nombreux domaines : le droit du mariage et de la famille, les droits de succession et de propriété, l’éducation, l’art, la littérature, les espaces religieux et l’emploi. Toutefois, ces avancées étaient considérées comme transgressions. Le parcours de Wallada est un exemple du combat d’insubordination que ces femmes ont mené et marque une rupture avec la vision traditionnelle des femmes musulmanes et des femmes médiévales en général.

Poétesse

A Cordoue, centre d’une vie extravagante, Wallada a joui d’une éducation sophistiquée, cultivée et relativement libre. Elle se distingue comme adiba (femme de lettre) et devient la poétesse et la femme la plus célèbre de l’al-Andalus.

Au décès de son père, elle est âgée d’une trentaine d’années. Grâce notamment à son haut niveau d’éducation et à sa grande fortune héritée, elle s’affranchit de toute une série d’interdits, de tabous imposés aux femmes. La poétesse casse les codes traditionnels médiévaux, obstacles à son autonomie et à sa liberté personnelle. Elle délaisse le voile, fière de sa beauté, et arbore des vêtements transparents des harems de Bagdad en public. Sur sa manche gauche est brodé : « je permets à mon amant de caresser ma joue, et j’offre mon baiser à celui qui le désire ». Une réponse impertinente au juge suprême de la ville, Ibn Rushd (connu en occident sous le nom d’Averroès), l’accusant d’être une prostituée. Mais aussi une invitation séduisante où elle consacre son propre contrôle sur son corps et son droit d’accorder son amour à qui elle le désire (amant ou inconnu).

Elle est admirée pour sa beauté et son tempérament de femme fière, intelligente, éloquente et engagée. Sa plume, à son image, est audacieuse et trouble ses contemporain.e.s, faisant d’elle le sujet de potins et de rumeurs. Ses vers déclamés en toute insouciance, sans causer de réprimande, témoignent non seulement d’un esprit libre, mais aussi d’une société qui « tolère » une telle transgression de genre. Ses poèmes provocants, aux notes sensuelles, témoignent de son refus de se conformer et de son désir d’être maîtresse de son pouvoir de séduction. Ses poèmes déclamés avec ardeur reflètent la femme passionnée et volontairement provocante qu’était Wallada.

Wallada est également célèbre pour avoir fondé son propre salon littéraire, plaque tournante pour les poètes, les personnalités littéraires et les nobles contemporain.e.s. D’autres femmes-poètes, en Al-Andalus avaient déjà créé de tels salons, notamment Sukayna bint al-Husayn. Wallada innove car elle passe outre la coutume qui impose que les salons littéraires soient séparés entre les hommes et les femmes par un hijab. Son salon ne présente pas cette ségrégation, Wallada organise des rassemblements mixtes. Elle prend part aux joutes de poésie, compétitions habituellement réservées aux hommes, où elle déclame ses vers volontairement audacieux. Ainsi, elle acquiert une certaine reconnaissance dans ce milieu masculin. Les personnalités littéraires sont attirées par son talent et cherchent sa compagnie et son approbation. Son salon devient aussi une école de poésie pour femmes où ses enseignements gratuits aident de nombreuses femmes de la classe moyenne à s’élever et la rendent très populaire en ville. Elle y enseigne la poésie et les arts de l’amour aux femmes de toutes les classes, des plus nobles aux esclaves.

Amante passionnée et libre

Sa grande fortune lui permet d’être financièrement indépendante et de rester, tout au long de sa vie, libre dans ses choix amoureux et de s’affranchir de la tutelle masculine. Elle prend plusieurs amant.e.s mais ne se marie jamais. On la décrit comme une femme qui commande dans la rue, à la maison et au lit.

C’est lors des joutes de poésie qu’elle rencontre son premier grand amour Ibn Zeydoun avec lequel elle vivra une brève passion scandaleuse. Elle expose publiquement, avec audace, ses sentiments et ses désirs sexuels ardents qui la dominent, et elle y fait souvent allusion dans les poèmes passionnés qu’elle déclame. Wallada s’affranchit aussi des conventions de l’amour courtois en prenant les initiatives dans sa relation avec Ibn Zeydoun. La norme décrit un amant masculin qui, courageux, dans le nuit, se faufile secrètement, affrontant tous les dangers, jusqu’au domicile de sa bien-aimée, qui l’attend, sagement. Pourtant, dans un mépris flagrant pour la convention, Wallada inverse ces rôles. Depuis leur première rencontre, c’est elle qui fixe les règles, qui fixe l’heure et le lieu du rendez-vous et qui brave les dangers sur le chemin qui mène à son amoureux :

Sois prêt pour ma visite à l’obscurité,
parce que la nuit est la meilleure gardienne des secrets.
Si le soleil sentait l’étendue de mon amour pour toi,
il ne brillerait plus,
la lune ne se lèverait plus,
et les étoiles s’éteindraient d’émoi. 
 

Notre poétesse vit aussi une relation amoureuse avec l’une de ses élèves, Muhya bint al-Tayani, d’une classe sociale nettement moins élevée. Wallada, amoureuse, entreprend de l’éduquer à l’art de la poésie jusqu’à ce qu’elle devienne elle-même poétesse. Très démonstrative et libre dans sa vie sexuelle, Wallada devient un symbole de libération pour les femmes de son temps. Elle résiste aux impératifs de genre qui l’empêchent de choisir les amant.e.s de son choix. Libre aussi dans sa plume, elle ose s’essayer à la satire, s’en prenant à ses amants. Elle écrit des poèmes d’injures, parfois obscènes, notamment contre Ibn Zeydoun, qui offensent l’opinion publique.

Malheureusement, aujourd’hui, il reste très peu de traces des poèmes de Wallada, seules quelques lignes nous sont parvenues. De manière général, les vers écrits par les femmes ne traversent pas souvent les siècles de filtrage et de censure sexistes. Dans les recueils de poésie hérités, les poèmes des femmes ne figurent pas aux côtés de ceux de leurs homologues masculins, mais sont souvent relégués au dernier chapitre de livres, comme ceux de Wallada, de Kitab al-sila fi tarikh, d’Aln Bashkuwal et d’Uyun al-Akhbar. Quant aux poèmes de Wallada, en particulier ses poèmes d’injures contre Ibn Zeydoun, elles ont offensé certain.e.s de ses contemporain.e.s qui se sont abstenu.e.s de traduire ses poèmes et ont condamné son comportement.

Si vous projetez de passer vos vacances en Andalousie, vous pouvez profiter d’un itinéraire orienté sur les femmes en al-Andalus et guidé par une femme, guide écrivaine, Emma Lira. Vous pourrez notamment découvrir une sculpture représentant les mains de Wallada et d’Ibn Zeydoun érigée sur la place El Campo Santo de los Mártires à Cordoue.

Pour en savoir plus :

  • Abdullah al-Udhari (2017) : Classical Poems by Arab Women : A Bilingual Anthology. Saqi Books, London.
  • Asma Afsaruddin (2010) : Literature, Scholarship, and Piety : Negotiating Gender and Authority in the Medieval Muslim World. Religion & Literature 42(1/2), 111-131.
  • Kamila Shamsie (2016) : Librarians, Rebels, Property Owners, Slaves : Women in al-Andalus. Journal of Postcolonial Writing 52 , 178-188.

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