La belle liégeoise révolutionnaire

Même si la Belgique n’existait pas encore au moment de la Révolution française, une des nôtres a laissé ses traces dans ce moment clé de l’histoire européenne. La révolution a malheureusement aussi mangé celle-ci de ses enfants, mais elle n’est pas tombée dans l’oubli pour autant. Découvrez la vie aventurière de Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt.

En 1762, Anne-Josèphe Terwagne naît dans une famille de paysans aisés dans la principauté de Liège, à Marcourt, aujourd’hui situé dans la province du Luxembourg. À l’âge de cinq ans, elle perd sa mère et elle est brinquebalée jusqu’à ses 12 ans chez des tantes dans un premier temps, puis dans un couvent brièvement. Son père la récupère ensuite et elle s’enfuit un an plus tard car elle ne s’entend pas avec sa belle-mère. Autant chez son père que chez ses tantes, elle se sent traitée en servante, elle désire autre chose pour sa vie. Elle devient vachère, puis couturière puis dame de compagnie pour une femme et son enfant à Anvers, qui l’abandonne dans une auberge où elles s’étaient arrêtées pour la nuit. Quand Anne-Josèphe a seize ans, Madame Colbert, une anglaise, la prend sous son aile en tant que dame de compagnie. Pendant quatre ans, Anne-Josèphe va s’occuper des enfants de Madame Colbert et apprendre à lire et à écrire, ainsi que le chant lyrique.

Portrait supposé de Théroigne de Méricourt, ca 1789
Une jeune femme en robe jaune aux cheveux poudrés et tenus ensemble par un ruban regarde de manière mélancolique droit devant. Son expression doit illustrer sa folie.

C’est à Londres où elle tente sa chance comme chanteuse qu’elle rencontre un officier anglais qui jette son dévolu sur elle. Elle fugue avec lui à Paris et donne naissance à sa seule fille, Françoise-Louise qui mourra cinq ans plus tard de la variole. L’officier la quitte rapidement, la laissant à Paris avec un peu d’argent. Par la suite, elle entretient une relation énigmatique avec un marquis de soixante ans, qui se montre très généreux avec elle. Cela lui vaut un début de réputation de dépravée et courtisane (prostituée de luxe ou demi-mondaine). Elle rencontre un castrat avec qui elle part en Italie où elle se rend compte qu’il essaie de l’arnaquer pour rembourser ses dettes. De surcroît, elle contract la syphilis. Alors elle revient à son marquis généreux qui se ruine pour elle. C’est à ce moment qu’elle entend des rumeurs sur la Révolution française et part aussitôt pour Paris.

A Versailles à la veille de la Révolution française, elle francise son nom en Théroigne. Résolument républicaine, elle suit de près l’assemblée révolutionnaire, souvent la seule femme dans les tribunes, et commence à porter des vêtements d’amazone. Lors de la « marche des femmes » le 5 octobre 1789, plusieurs milliers de personnes, dont la grande majorité de femmes, armées de piques, marchent alors de Paris à Versailles pour faire des demandes à la commune, puis au roi, concernant la disette qui touche Paris depuis plusieurs mois et qui fait flamber le prix du pain. Les autres revendications qui ont découlé de cette journée sont, entre autres, la ratification de la constitution et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Le roi accepte toutes ces revendications. Selon certaines sources, Anne-Josèphe aurait mené la marche des femmes, portant sabre et pistolet, et aurait présenté leurs revendications à la reine Marie-Antoinette, selon d’autres, elle n’y a même pas participé... La nuit du 5 au 6 octobre, des manifestant.e.s (on ne précise pas s’il s’agit de femmes ou d’hommes) forcent les portes du château et tuent deux gardes. Suite à cette émeute, la famille royale déménage vers Paris, conformément à la demande du peuple.

Théroigne de Méricourt, 1792, par Jean Fouquet
Portrait en profil. Théroigne de Méricourt porte des cheveux courts et des habits d’homme.

Anne-Josèphe s’informe sur les évènements et tient un salon intellectuel à Paris. Ses amis l’appellent « la belle liégeoise ». Elle veut informer le peuple des discussions de l’Assemblée constituante où elle participe aux débats, depuis les galeries. Elle exprime son opinion publiquement lors de tribunes. Certain.e.s disent qu’elle n’est pas reléguée aux galeries comme les autres femmes, mais assise dans la tribune avec les hommes, et portant un costume semi-militaire. Elle est aussi connue pour porter des chapeaux d’homme. Suivant de près les débats à l’Assemblée, elle comprend alors que la majorité des partisans de la révolutions ne s’intéressent qu’aux droits des hommes et aucunement à ceux des femmes. Elle soutient dès 1790 la formation de groupes patriotes mixtes et féminins.

En tant que figure de proue de la Révolution, les journalistes royalistes la calomnient et décrédibilisent en l’accusant de libertinage, d’avoir été présente lors de la prise de la Bastille et d’avoir voulu assassiner Marie-Antoinette lors de la Marche des femmes. La caricature la dépeint comme une « pute patriote », une « cheffe de guerre femelle », une « libertine éhontée impliquée sexuellement avec le peuple », « l’Amazone rouge » (ses ennemis la décrivent comme toujours habillée en rouge, telle une bacchante sanguinaire) ou « la furie de la Gironde ». Au passage on ajoute à son nom de Méricourt, en déformant sa ville d’origine Marcourt.

Sous cette pression, elle fuit Paris et rentre à Marcourt. Quelque temps plus tard elle est accusée de fomenter un assassinat à l’encontre de Marie-Antoinette, fille de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, et elle est arrêtée et emprisonnée en Autriche. Les autrichiens la brutalisent pendant son séjour en prison. Ils sont influencés par les journaux parisiens et donnent à Anne-Josèphe un rôle exagéré dans la Révolution, lui attribuant les violences des journées d’octobre et la possibilité d’être une espionne constituant non seulement un danger pour la famille royale mais aussi un risque de révolution envers les Pays-Bas autrichiens. Au bout de neuf mois de mauvais traitements, elle est finalement reconnue innocente, et à sa sortie de prison, elle retourne aussitôt à Paris.

En 1792, elle rejoint le club des Jacobins (le club de Robespierre), où on la décrit comme « une des premières amazones de la liberté ». Elle milite pour la création d’un bataillon armé composé de femmes pour défendre la ville. Voici un extrait de son discours à l’attention des femmes : « Citoyennes, armons-nous ; nous en avons le droit par la nature et même par la loi ; montrons aux hommes que nous ne leur sommes inférieures ni en vertus, ni en courage ; montrons à l’Europe que les Françaises connaissent leurs droits, et sont à la hauteur des lumières du dix-huitième siècle ; en méprisant les préjugés, qui par cela seul qu’ils sont préjugés, sont absurdes, souvent immoraux, en ce qu’il nous sont un crime des vertus. [...] comparez ce que nous sommes avec ce que nous devrions être dans l’ordre social. [...] Françaises, je vous le répète encore, élevons-nous à la hauteur de nos destinées ; brisons nos fers ; il est temps enfin que les Femmes sortent de leur honteuse nullité, où l’ignorance, l’orgueil, et l’injustice des hommes les tiennent asservies depuis si longtemps [...] Et nous aussi nous voulons mériter une couronne civique, et briguer l’honneur de mourrir pour une liberté qui nous est peut-être plus chère qu’à eux, puisque les effets du despotisme s’appesantissent encore plus durement sur nos têtes que sur les leurs. »

La fessée de Théroigne de Méricourt, illustration contemporaine

Quand la monarchie s’effondre, elle se rallie aux Girondin.e.s, un groupe politique adversaire des Jacobins, où elle milite toujours activement pour une implication des femmes dans leur « devoir patriotique ». C’est alors qu’elle est agressée par un groupe de Jacobines qui ne voient pas d’un bon oeil son ralliement aux Girondin.e.s, elles la déshabillent et la fessent sévèrement, jusqu’à l’intervention d’un Jacobin qui les interrompt. Suite à cela, Anne-Josèphe souffre de maux de tête fréquents et de troubles mentaux. Elle est déclarée folle en 1794 et est internée pendant 23 ans, jusque sa mort, alternant entre lucidité et démence et parlant sans cesse de la Révolution.

Théroigne de Méricourt, 1816
Le médecin Jean-Etienne Esquirol fait faire ce portrait de Théroigne de Méricourt à la Salpétrière quand elle a 54 ans, un an avant sa mort. Théroigne de Méricourt porte des vêtements d’asile et les cheveux tondus très courts.

Plusieurs pistes sont avancées pour sa « folie » : ce serait la fessée publique qui l’a faite sombrer ; elle serait tombée dans la démence par la peur panique de subir la guillotine, à l’instar de ses acolytes dans la Révolution ; son frère l’aurait faite interner pour mettre la main sur ses biens ; l’état avancé de sa neurosyphilis ou son traitement au mercure auraient été la cause. Elle meurt en 1817 à l’hôpital de la Salpêtrière, à l’âge de 54 ans.

La fiction et la réalité sont difficile à démêler dans la vie de Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt. Selon ses propres déclarations, elle n’était pas présente lors de la prise de la Bastille, n’a pas marché au côté des femmes lors des journées d’octobre, par contre elle a assisté aux débats de l’assemblée nationale à Versailles et à Paris et rencontré des figures politiques qui y siégeaient. Elle raconte qu’elle portait bien des vêtements masculins mais qu’elle n’a jamais mené d’action d’insurrection.

Cette vie hors du commun pour l’époque inspire nombre d’artistes, dont Beaudelaire et Dumas. Delacroix s’inspire d’elle pour La liberté guidant le peuple, et Sarah Berhardt joue son rôle dans la pièce éponyme de Paul Hervieu. La ville de Liège lui rend hommage en nommant un nouveau pont piétonnier sur la Meuse « la belle liégeoise ».

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