Espaces publics : enfin du concret !

Garance propose, les femmes prennent la parole... et après six ans d’acharnement, ça y est ! Le premier projet d’aménagement du territoire avec une analyse de genre en Belgique va débuter à Namur. Grâce aux marcheuses, grâce à leur et notre ténacité et grâce à notre patience, nous pouvons dire qu’un premier pas, très important, a été fait vers la construction d’espaces publics plus inclusifs et accessibles pour tous et toutes. C’est l’occasion de rappeler l’histoire de notre projet « Genre et espaces publics ».

Ce projet a vu le jour à Bruxelles où, suite à 19 marches exploratoires réalisées en trois mois au printemps 2012, nous avions publié un premier document traitant de la thématique : un cahier de recommandations à destination des professionnel.le.s de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire qui reprenait la parole des 109 marcheuses ayant participé au projet. Pour récolter leur parole, nous avions marché dans des quartiers diversifiés qui étaient représentatifs pour les différents espaces dans la région, afin d’observer collectivement les espaces publics, de prendre conscience de la manière dont on les occupe et enfin, d’établir des revendications sur la manière dont elles souhaitent les occuper à l’avenir et ce qui leur permettrait de le faire. Grâce à ces marches, nous avons pu mettre en lumière les problématiques et les solutions soulevées par les marcheuses. Nous voulions par la suite former les personnes travaillant à la conception des espaces publics bruxellois, afin que l’analyse de genre devienne transversale et automatique aux aménagements du territoire à Bruxelles. L’intérêt des professionnel.le.s était au rendez-vous, mais malheureusement, notre projet a vécu un revers : le ministre finançant la première partie a quitté son poste pour un autre mandat politique, et le nouveau ministre na plus octroyé les financements nécessaires à notre projet. Sautez deux tours...

... car il a fallut patienter deux ans. En 2015, finalement, nous nous lancions dans un nouveau projet similaire au précédent, mais cette fois-ci à Namur. Grâce à notre reconnaissance en éducation permanente et le recours que nous avons gagné pour augmenter notre subvention annuelle, nous étions finalement indépendantes pour mener un projet comme nous l’entendions. L’objectif était légèrement différent de Bruxelles : il s’agissait d’explorer quatre quartiers au centre-ville qui allaient être soumis à d’importants travaux pour que la ville puisse tenir compte des besoins des femmes déjà en amont des travaux. Le projet a duré presque deux ans et s’est soldé en un deuxième cahier de recommandations. Il est plus détaillé, plus précis que le cahier de recommandations bruxellois puisque les participantes pouvaient cibler les rues, les places etc. et les commenter spécifiquement. La volonté politique de faire suivre cette réflexion dans des actions concrètes était bien présente, mais, encore déçues par le projet de 2012, nous n’osions pas espérer que cela se concrétise dans les faits. L’échec politique du premier projet nous a fait réaliser que notre rôle serait de continuer à faire pression pour que les voix des marcheuses soient réellement entendues.

Entretemps, à Bruxelles, nous avions commencé un nouveu projet en janvier 2017, cette fois-ci plus axé sur les espaces verts. En plus des marches exploratoires, nous avons organisé des activités non-mixtes en vue d’une réappropriation des espaces par les femmes. Pour ce projet « Femmes au parc ! », nous avons voulu développer une première phase avec les marches exploratoires et les activités afin d’établir un constat sur les obstacles des femmes et des filles d’investir les espaces verts à pied d’égalité avec les hommes et les garçons. Ensuite nous voulions mettre en place une formation à l’analyse de genre pour les professionnel.le.s d’aménagement des espaces verts, ainsi qu’une activité sportive non-mixte pour les femmes dans un parc test pendant six mois, et ce afin d’observer si cela avait un impact sur l’occupation des espaces verts par les filles et les femmes. À nouveau, comme pour le projet de 2012, la volonté politique a diminué, annulant, pour le moment, la suite de « Femmes au parc ».

Nous sommes bien conscientes que l’aménagement du territoire ne sera pas la seule façon de rendre nos espaces publics plus accessibles pour les femmes. Les expériences négatives qu’elles y vivent découlent des rapports de dominations persistants dans notre société, et pour avancer vers la déconstruction de ces rapports de dominations et des violences qui en découlent, nous aurons besoins de soutiens politiques durables et engagés. C’est malheureusement ce qui a encore trop souvent manqué dans la pérennisation de ce projet.

Nous voici au mois de juin 2018 avec, finalement, un réel avancement concret dans cette thématique. La ville de Namur a incorporé nos recommandations au cahier des charges des travaux d’un futur parc qui sera aménagé sur le parking Casernes.

En novembre dernier, trois projets de différents architectes, concepteurs.trices et paysagistes ont été présentés au concours organisé par la ville de Namur. Deux d’entre eux ont été adaptés après une rencontre avec nous. Les architectes voulaient s’assurer que leurs projets étaient en cohérence avec notre analyse. C’est une de ces deux propositions tenant compte de notre travail qui a remporté le concours, le projet s’appelle « Cœur de ville ». Nous nous sommes rendues à la présentation publique du projet organisée par le Pavillon Urbain (notre partenaire depuis le début), nous avons pu y rencontrer une partie des habitant.e.s concerné.e.s et avons pu dire un mot sur notre rôle dans ce projet novateur. Nous serons disponibles pour les concepteurs et conceptrices tout au long du projet d’aménagement. L’équipe urbanistique a formulé l’envie de continuer de bénéficier de notre expertise et nous serons vigilantes à ce que les recommandations des marcheuses soient réellement prises en compte dans le projet final.

C’est un premier pas, certes, mais il reste encore un long chemin à parcourir avant que l’analyse de genre soit automatique et transversale à toutes les politiques publiques. Nous saluons tout de même la volonté de la ville de Namur de nous avoir suivies jusqu’au bout de cette démarche.

L’espace du projet Casernes, tel qu’il a été imaginé, sera multifonctionnel - comme l’espéraient les participantes aux marches. Le quartier accueillera le nouveau Palais de justice, une halle aux produits frais, la bibliothèque, 134 logements, des bureaux et une brasserie. Cette multifonctionnalité apportera une mixité sociale importante qui pourra rendre le quartier agréable pour le plus grand nombre.

Quelques points d’inquiétudes persistent cependant de notre côté : notamment le fait que la ville de Namur ne restera propriétaire que de 10 logements sur les 134 qui seront construits au total. 10 logements publics sur 134, ce n’est pas assez pour assurer des logements avec des loyers accessibles. Les habitantes nous avaient partagé leurs craintes de voir leur quartier complètement transformé et qu’elles ne s’y retrouvent plus. Garance partage leur préoccupation de voir les politiques d’aménagement urbains mener vers des procès de gentrification qui excluent des pans entiers de la population des espaces publics au nom d’une meilleure rentabilité des commerces et biens immobiliers. La gentrification est donc incompatible avec des lieux réellement accessibles pour tous et toutes. Nous resterons attentives à ce que le projet reste le plus possible cohérent avec la réalité de vie des habitant.e.s du quartier et ne manquerons pas de le rappeler aux responsables politiques qui nous ont accompagnées tout au long du projet.

Nous remercions toutes les marcheuses qui ont pris part à ce long processus - merci pour leurs idées, leurs remarques et leur patience ! Nous sommes fières d’avoir été à l’initiative d’une telle évolution, même si elle n’est qu’un premier petit pas sur une route qui reste longue.


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