Qu’est-ce que ça veut dire, se défendre ?

On pourrait penser que le droit de se défendre contre des violences qui mettent en danger notre bien-être, nos droits et notre vie est une condition indispensable de l’existence humaine. Mais ce n’est pas si évident que ça, c’est ce que nous démontre le nouveau livre de la philosophe française Elsa Dorlin. Ce n’est pas un livre pour les personnes facilement dégoûtées par des descriptions de violence. Mais si on se sent prête à suivre par exemple une discussion sur une méthode de torture ou l’analyse d’un roman féministe qui laisse plusieurs cadavres mâles sur le bitume, l’ouvrage a beaucoup à apporter à notre réflexion.

Riche en histoire et histoires, en pensées et idées, Se défendre nous fait voyager dans le temps et dans le monde pour visiter les contextes dans lesquels la résistance des opprimé.e.s a pu émerger sous la forme de défense physique. Cette généalogie de l’autodéfense permet aussi de mieux comprendre certains sujets d’actualité, de la violence policière raciste et le débat sur le contrôle des armes à feu aux Etats-Unis jusqu’à la politique de sécurité israélienne.

Qui a la droit de se défendre et qu’est-ce qui rend légitime une défense ? Elsa Dorlin explique qu’à l’exemple de la résistance des esclaves noir.e.s que se défendre joue un rôle dans la construction d’un sujet autonome. Il s’agit dès lors pour les régimes oppressants ou les dominants non pas d’anéantir mais de pervertir la capacité de se défendre pour la retourner envers les opprimé.e.s. Dans ces cas, la défense même des opprimé.e.s contre leur oppresseur est l’excuse ou la cause physique pour la violence qui leur est faite. Et cette violence est qualifiée de légitime défense contre des personnes par définition déviantes, dangereuses. Cela illustre la tension inhérente à l’histoire de l’autodéfense entre, d’un côté, l’approche « juridico-politique » qui participe à hiérarchiser et soumettre et, de l’autre côté, l’approche des « éthiques martiales de soi » de l’autodéfense subalterne qui traverse l’histoire des mouvements sociaux. En d’autres mots, l’autodéfense subalterne défend la vie et les droits, tandis que l’autodéfense hégémonique défend les privilèges en excluant les opprimé.e.s du droit de défense (voire les érige comme danger contre lequel se défendre à tout prix). Le ghetto de Varsovie, les mouvements du Black Power et de libération gaye, autant d’exemples de cette autodéfense subalterne. Et autant d’exemples de l’autodéfense hégémonique, par le vigilantisme états-unien jusqu’aux relents racistes et classistes des initiatives sécuritaires du mouvement gay.

Si le livre est extrêmement intéressant pour toute personne qui s’intéresse aux questions de rapports de pouvoir et comment les déjouer, les passages qui parlent explicitement des femmes en résistance, des approches féministes à l’autodéfense et de la lutte contre les violences faites aux femmes nous parlent encore plus. Nous rencontrons dans ces pages les tricoteuses qui, pendant la Révolution française, réclament le droit de porter des armes pour défendre la patrie... et par ce biais tentent d’accéder au statut de citoyennes de plein droit. Nous y croisons les suffragistes anglaises (à leur tête « notre » femme rebelle Edith Garrud) qui apprennent le jiu jitsu et qui changent par cette pratique leur rapport au corps et au monde. Déjà à l’époque, il y a une nette différence entre autodéfense féminine et féministe : si la première rassure ses pratiquantes que l’autodéfense les aidera à être encore plus féminines (car plus belles et saines) et donc plus vulnérables, la dernière questionne radicalement les stéréotypes de genre et fortifie des sujets politiques qui investissent l’espace public. Nous faisons connaissance avec Ida B. Wells (une autre de « nos » femmes rebelles) qui développe dans sa lutte contre les lynchages une analyse intersectionnelle du viol dans le Sud des USA. Rafraichissant aussi la critique des « campagnes de sensibilisation » des pouvoirs publics qui, depuis des années, ne font que répliquer la violence qu’elles prétendent combattre, analyse que nous partageons totalement.

Pour ajouter encore une autre cerise à ce gâteau déjà très gouteux, parlons du concept de « dirty care » que Dorlin développe sur base du roman Dirty Weekend de Helen Zahavi. Pour pouvoir survivre dans un monde où l’on occupe une position sociale subordonnée, on doit développer sa capacité d’être à l’écoute, d’observer et anticiper les comportements des dominant.e.s, on doit apprendre à se couper de ses ressentis de malaise et de rage provoqués par les constantes transgressions des limites, on doit apprendre à se retenir, surveiller, discipliner pour ne pas « provoquer » une attaque. Ce « travail de sécurité », selon la sociologue britannique Betty Stanko, est imposé aux opprimé.e.s et épuise leur énergie, tout en permettant aux dominant.e.s de fermer les yeux sur l’inégalité. Le dirty care entretient donc les rapports de pouvoir.

Si Se défendre est une riche source de réflexions, il laisse aussi beaucoup de questions ouvertes. Tout d’abord, pour un livre qui a comme sous-titre « Une philosophie de la violence », on s’attendrait à une définition de son sujet. Mais ni la violence (dans les exemples historiques apparemment réduite à la violence physique et sexuelle), ni l’autodéfense (elle aussi considérée plutôt sous l’angle physique, voire armée) ne sont définies dans ces pages. C’est d’autant plus questionnant que Dorlin finit par caractériser toute réaction à la menace de violence comme autodéfense, que ces réactions constituent une enfreinte à l’intégrité, comme le dirty care, ou, au contraire, la protègent. Du point de vue spécifique de Garance, on aurait aussi souhaité de lire plus sur l’autodéfense féministe contemporaine. Des larges pans du débat intra-féministe sur l’autodéfense sont masqués, les écrits de philosophes féministes anglophones à ce sujet ne sont pas mobilisés. Pourtant, ils pourraient informer et approfondir les raisonnements présentés. Nous pensons notamment à la critique intra-féministe de l’autodéfense qui est mentionné de manière plus que sommaire dans une note en fin de livre, aux raisons d’être et types d’émergence de cette forme spécifique d’autodéfense, à son manque de reconnaissance institutionnelle ou encore à la critique féministe des lois de légitime défense, d’autant plus que ce dernier point a été médiatisé assez récemment avec l’affaire Jacqueline Sauvage.

Ces lacunes n’enlèvent cependant rien au plaisir de découverte des histoires d’autodéfense subalterne, ni à la pertinence des questions qui sont abordées. C’est le propre d’un livre qui fond un nouveau chantier de recherche d’appeler à un approfondissement. Le moment est venu pour que la philosophie francophone se saisisse de ces questions.

Elsa Dorlin (2017) : Se défendre. Une philosophie de la violence. La Découverte, Paris.


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