Révolutionnaire à la haïtienne

La révolution haïtienne a été un moment clé dans l’histoire de l’humanité. Elle a conduit à la naissance de la première république indépendante noire, mais elle a en plus été le catalyseur des luttes contre l’esclavage, des luttes de décolonisation et elle a permis d’ajouter le mot « tous » à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Elle a été menée par des hommes mais aussi par des femmes qui se mobilisèrent de gré, peut-être de force ou entraînées par la violence du moment pour mener la guérilla contre les colons français. Sanité Belair est considérée comme l’une des quatre héroïnes les plus symboliques de l’indépendance d’Haïti, aux côtés de Catherine FlonCécile Fatiman et Dédée Bazile.

Le contexte

En 1697, l’île d’Hispaniola est coupée en deux et sa partie orientale, aujourd’hui Haïti, passe à la France sous le nom de Saint Domingue. L’activité économique principale sont les plantations de sucre et de l’indigo pour lesquelles l’exploitation des esclaves est inscrite dans le Code noir. Les conditions de vie des esclaves sont telles que des révoltes éclatent régulièrement sur cette île. Elles sont le fait des esclaves arrivé.e.s sur l’île suite au commerce triangulaire et qui vivent dans des conditions d’exploitation extrêmes. Ces esclaves fraîchement arrivé.e.s, nommé.e.s « bossales », ne supportant pas les exactions dont ils.elles étaient victimes, s’évadent des plantations et en rejoignent d’autres fugitifs.ives dans le nord de l’île où les forêts sont denses et sauvages. Leur statut passe alors d’esclaves à « nègres marrons ». Leur nombre augmentant, ils.elles se renforcent, et deviennent une menace pour les autorités, qui mettent en place un corps expéditionnaire pour les combattre.

Les noir.e.s né.e.s sur place peuvent eux.elles, à cette époque, espérer être affranchi.e.s et certains ont acquis des positions ou des postes enviables, tels que régisseur pour Dessalines ou cocher pour Christophe, deux futurs généraux et dirigeants d’Haïti. Les métisses quant à eux revendiquent des droits civiques, l’égalité avec les blancs et, autant que ces derniers, étaient favorables au maintien de l’esclavage. Les blanc.he.s de l’île, du haut de leur position, ont comme projet de s’affranchir du monopole de la France et veulent commercer plus librement. En effet, la future Haïti produit les trois quarts du sucre du monde, sans compter le café, le coton, l’indigo et autres denrées tropicales. C’est la colonie française la plus riche de tout le continent américain. On voit que le mot liberté a pour ces différentes classes de la société de l’époque une signification bien différente. En 1791, l’île compte 455.000 esclaves pour 510.000 habitants.

La nuit du 22 août 1791, les esclaves marrons allument, après la cérémonie du Bois-Caïman, la grande insurrection des esclaves, déclenchant le processus de la révolution anti-esclavagiste haïtienne. Ce sera donc au cri de « l’indépendance ou la mort » que les opprimé.e.s vont se révolter. Jusqu’en 1797, Saint Domingue connaîtra des troubles importants, de la révolte de Bois-Caïman à une possible passation à l’Angleterre par les colons et une reprise en main par la France.

Sanité Belair

Peu est connu de notre héroïne, car l’histoire est écrite, les sources sont préservées par les gagnant.e.s. Nous savons que Sanité est un surnom, son prénom est Suzanne. Belair est le patronyme de son mari, Charles Belair, neveu et aide de camp de Toussaint Louverture. Elle est née libre en 1781 à Verrette et a huit ans quand éclate la révolution française, ce qui aura un impact sur sa participation à la révolution haïtienne dix ans plus tard. Dans le contexte social de Saint Domingue, chacune des classes du haut au bas de la pyramide sociale a des projets définis pour elle-même et se préoccupe peu des esclaves sinon pour continuer à en tirer profit.

La nuit du 14 août 1791, une cérémonie Vaudou tenue à Bois-Caïman va devenir une réunion politique où les esclaves vont boire le sang d’un cochon noir sacrifié afin de les rendre invulnérables. Dutty Boukman, un prêtre vaudou venu de Jamaïque, appelle au soulèvement général. La nuit du 21 au 22 août, les esclaves de cinq plantations vont brûler les bâtiments et massacrer hommes, femmes et enfants blanc.he.s. La partie nord de l’île va être à feu et à sang pendant dix jours. Les rebelles s’avancent jusqu’au Cap Français où Dutty Boukman est tué. Sa tête sera exposée pour démontrer qu’il n’est pas invulnérable comme le pensent ses partisans. Les conflits entre les différents groupes - colons blancs, métis, noirs affranchis, partisans de la révolution française ou adhérents à l’Ancien régime - font qu’aucun parti n’arrive à l’emporter.

En France, l’Assemblée nationale de la Première république discute la question de l’esclavage et décide d’accorder le plein statut de citoyen aux hommes de couleur libres. Elle envoie une commission civile à Saint Domingue sous l’égide de Sonthonax en 1792. Il doit y réaffirmer l’autorité de la métropole sur les esclaves révolté.e.s auxquel.le.s se rallient de plus en plus d’affranchi.e.s, dégoûté.e.s de l’intransigeance des colons. Les Britanniques, et plus tard aussi les Espagnols, tentent de tirer profit de ces luttes et envahi l’île en 1793. Sonthonax promet alors la liberté aux révolté.e.s et aux esclaves qui s’engagent dans la défense. Voilà donc une armée prête à combattre, armée entièrement noire, du plus simple soldat au général en chef, et qui compte des femmes dans ses rangs, puisque Sanité est officière.

Une fois l’invasion anglaise repoussée, le général Toussaint Louverture et ses corps disciplinés et aguerris rejoignent les Français en renforts contre les Espagnols avant d’apprendre que la métropole a ratifié l’émancipation. De fait, l’Assemblée nationale abolit l’esclavage dans toutes ses colonies en février 1794. Sanité Belair se marie deux ans plus tard, un acte uniquement possible grâce aux droits acquis par la révolution haïtienne. Elle continue à s’engager dans l’armée de Toussaint Louverture qui renvoie Sonthonax en France et entame la guerre d’indépendance. Ses troupes volent de victoire en victoire et finissent par maîtriser toute l’île. En 1801, une assemblée nationale promulgue une constitution le 8 juillet 1801 et Louverture est proclamé gouverneur général à vie de l’île unifiée. Mais il use d’une répression féroce pour faire retourner les travailleurs.euses sur les plantations. Ce qui le perdra face aux troupes du général Leclerc, envoyées par Bonaparte qui a rétabli juridiquement l’esclavage. Leur but : écraser le mouvement d’indépendance haïtienne. Louverture est arrêté et envoyé en France où il mourra en 1802.

C’est Sanité Belair qui, en août 1802, va pousser son mari à prendre le parti des indépendantistes. Après quelques succès dans les montagnes des Verrettes, ils rallient à leur cause toute la population de l’Artibonite. Belair se proclame générale en chef des indigènes. Le couple se réfugie dans les mornes du Chaos. Lieutenant dans cette armée, Sanité assiste son mari en tout et montre un tel acharnement qu ’elle devient, dit-on, « l’âme de la conjuration ». Elle se montre intraitable et vindicative. Les autorités lui attribueront la responsabilité de la mort d’un jeune secrétaire blanc, allant jusqu’à dire qu’elle l’avait tué à coups de sabre pour cause d’espionnage. Le général Leclerc envoie alors le général et ancien esclave Dessalines contre Belair, autant pour compromettre celui-ci vis-à-vis du peuple, que pour ménager ses propres troupes. Dessalines, parti avec l’intention de se joindre aux mécontent.e.s s’il les trouve en force, juge à son arrivée que l’insurrection de Belair est prématurée.

Les batailles consomment beaucoup de munitions. Au moment où Belair part au ravitaillement et où Sanité reste avec une partie des hommes, une attaque prend le groupe par surprise. Sanité est faite prisonnière. Charles Belair ne se résout pas à la savoir captive et il se rend, espérant la clémence. Sanité et son mari sont expédiés au Cap, chargé.e.s de fer. Six heures après leur arrivée au Cap, le couple est jugé par une commission militaire, toute composée de noirs et de mulâtres et présidée par Augustin Clervaux, officier mulâtre, avec, on peut le penser, la volonté des Français de monter les populations racisées les unes contre les autres. Ces juges n’hésiteront pas à tromper les méfiances de leurs ennemis les colons, par le sacrifice public d’un des leurs. « La commission, considérant le grade militaire de Charles et le sexe de Sanité, son épouse, condamna ledit Bélair à être fusillé et ladite Sanité, sa femme à être décapitée ». La sentence devant être exécutée sur le champ, elle se fait en présence de Sanité qui exhorte son mari à mourir en brave. Elle le voit s’écrouler une main sur le cœur, touché par des balles à la tête.

Billet de dix gourdes
Sanité Belair est représentée en uniforme militaire avec une expression sérieuse, devant une scène de combat où des soldats noirs brandissent des fusils à baïonnette.

Et, ce 5 octobre 1802, Sanité, qui répugnait à mourir autrement qu’en soldate, refuse de se laisser bander les yeux. Le bourreau, malgré ses efforts, ne peut la courber et lui maintenir la tête sur le billot. L’officier qui commande le détachement est contraint de la faire fusiller comme elle le demande, en vertu de son grade dans l’armée rebelle.

Le 1 janvier 1804 la République d’Haïti est proclamée. Elle est indépendante, certes, mais dans un premier temps exploitée par des gouverneurs despotiques et des conflits internes. La France réclamera quelques années plus tard 150 millions de francs-or pour récompenser la métropole de cette perte. Les efforts de la République haïtienne de réunir cette somme entraveront pendant des décennies son développement économique. Pour le bicentenaire de l’indépendance en 2004, un billet de dix gourdes a été émis à l’effigie de Sanité Belair, hommage de la nation à cette combattante hors du commun.


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