Traversée en féminisme islamique

A Wellesley, lors d’une rencontre internationale de chercheuses activistes féministes en 1976, Fatima Mernissi a marqué les esprits par l’audace de son sujet d’étude du moment : une thèse de sociologie sur la sexualité des femmes dans les sociétés musulmanes. C’est de ce travail qu’est tiré son premier livre paru en français en 1983, Sexe, Idéologie et Islam. Ces rencontres de Wellesley ont constitué un tournant dans le parcours militant de certaines féministes. Ce fut le cas pour Fatima Mernissi aussi. A travers de grandes discussions enflammées, elles confrontent leurs idées, aiguisent leurs analyses. Elles identifient leur double aliénation en tant que femmes de culture ou de confession musulmane : celle de l’instrumentalisation de la religion (musulmane le cas échéant) pour asservir les femmes ; et celle des préjugés ethnocentristes et coloniaux des occidentaux et occidentales qui consciemment ou non, ont figé les femmes des sociétés arabo-musulmanes dans des schémas qui nient leurs luttes et actes de résistance.

Bienvenue dans ce voyage sur une des vagues du féminisme islamique, celle de l’impétueuse, la grande Fatima Mernissi, auteure de nombreux ouvrages, active sur le terrain ainsi que dans les médias, et qui nous a quittées en 2015. Elle a joué un rôle fondamental dans les mouvements féministes islamiques. D’abord, son travail de recherche et ses publications ont fourni des outils d’analyse et de compréhension importants des sexualités des femmes, de l’histoire des femmes, des rapports sociaux de genre dans les sociétés musulmanes, des préjugés des occidentaux.ales à l’égard des femmes musulmanes pour ne citer que les thèmes principaux. Aussi Fatima Mernissi a beaucoup contribué à ce que les femmes de ces régions arabo-musulmanes tissent des liens, se rencontrent et travaillent ensemble, de l’Inde au Maroc. Elle a fait partie de celles qui ont permis au mouvement des féministes musulmanes de se structurer.

La petite Fatéma naît à Fès, en 1940, dans le Maroc alors encore colonie française. Ses parents, récemment arrivés depuis le village de Taounate dans le Rif, sont des propriétaires terrien.ne.s, d’un milieu social plutôt privilégié. Dès la sortie de l’enfance, sa vie se déroule dans les limites strictes du « harem domestique » (qui est ici utilisé dans son sens le plus courant, c’est-à-dire la cellule domestique féminine pour qui les contacts avec les hommes non-familiaux ne sont pas autorisés et qui s’occupent presque exclusivement du travail domestique et de reproduction). La notion de famille s’entend au sens large : elle peut compter une centaine de personnes. Cette expérience de la vie en harem a énormément influencé ses thèmes de recherches. A de nombreuses reprises, Fatéma Mernissia a dénoncé cet enfermement que subissent les femmes dès leur plus jeune âge, mais aussi la vision exotico-érotique ou diabolique qu’en ont les occidentaux.ales.

Son parcours scolaire est atypique pour l’époque : elle fréquente l’école coranique tout d’abord ; elle rejoint ensuite une des premières écoles mixtes du Maroc. Mernissi poursuivra ses études à Rabat, mais aussi en France où elle reçoit une bourse pour étudier à la Sorbonne et elle fera ensuite un doctorat en sociologie aux Etats-Unis. Après ses études, elle revient au Maroc et enseigne la sociologie à l’université de Rabat. La plupart d’entre nous la connaissent surtout en tant qu’écrivaine, à travers ses nombreux livres accessibles, instructifs et amusants. Saviez-vous qu’elle a également beaucoup écrit dans la presse marocaine à propos des difficultés que vivent les femmes et les militant.e.s des droits civiques, qu’elle a animé des ateliers d’écriture, a participé à des débats publics pour sensibiliser à la cause des femmes musulmanes à l’échelle internationale. Convaincue de la nécessité d’informer et de briser le silence, elle a réuni et encouragé des juristes des pays du Maghreb, ce qui aboutit à la publication, en 1991, de trois ouvrages sur le statut juridique des femmes dans trois pays du Maghreb, l’Algérie, la Tunisie et le Maroc. Elle a également milité pour les droits civiques et a été un soutien inconditionnel aux prisonniers politiques au Maroc.

Traduits en de nombreuses langues, les textes de Fatima Mernissi parlent des femmes, de leurs histoires et de leurs résistances. Sans cesse elle met en évidence les ruses et subterfuges dont usent ces dernières pour braver les interdits qui leurs sont imposés. Elle a laissé une œuvre riche, tant académique que de terrain, analysant les rapports sociaux aussi bien dans la sphère privée que publique en intégrant les volets économiques, politiques, socio-juridiques, culturels et environnementaux, ainsi que leur évolution dans le temps. C’est passionnant !

Ci-dessous quelques mots de certains de ses livres.
Son premier livre, Sexe, idéologie et islam, publié en 1973 aux USA (1983 en France), donne à comprendre la conception musulmane de la sexualité féminine : une « sexualité active », celle d’une force, d’une puissance, moteur de création mais aussi source d’inquiétude. Mernissi y fait le constat que les théories scientifiques n’ont rien d’objectif ou d’universel, mais sont le résultat défini de la propre culture de l’auteur.e. Rapporter un système de pensée à un modèle de civilisation sera le cœur de sa démarche de travail. Elle interpelle les historien.ne.s, rassemble des informations et fait surgir une vision qui ne correspond pas à celle de la norme établie, avec celle de la Umma – la communauté des croyant.e.s. Elle nous apprend notamment que durant les périodes pré-islamiques, différentes formes d’unions étaient d’usage : le mariage Mu’ta (mariage de plaisir), le mariage sadica (matrilénaire) et la polyandrie co-habitaient avec la monogamie et la polygamie. Selon Fatima Mernissi, le mariage par conquête ou achat, fondé sur la polygamie virilocale, aurait surgi historiquement pour des raisons géostratégiques et économiques, mettant ainsi fin au système du mariage matrilinéaire. Les concepts de paternité et d’héritage étant centraux dans les régimes de gouvernance tribale qui s’instaurent à la fin du premier millénaire dans les régions de la péninsule arabique, en lien avec les contextes de guerres et de conquêtes.

En 1987 est publié Le harem politique : le prophète et les femmes, qui a soulevé beaucoup de polémiques dans les sphères intellectuelles et religieuses arabo-musulmanes. Il a notamment scandalisé les tenants d’un islam fondamentaliste. Elle questionne d’abord son entourage : « Est-ce qu’une femme peut diriger un Etat musulman ? ». Ce qui lui donne l’occasion d’analyser des versets misogynes du Coran. Et ensuite, elle se lance dans une véritable enquête : que disent les hadîts [1] et leurs commentaires sur l’identité de celui qui a tenu ses propos ? Est-ce vraiment le prophète ? C’est une traversée courageuse qu’a entreprise Fatima Mernissi dans cet ouvrage afin de contrecarrer l’imaginaire qu’ont les occidentaux.ales d’un islam hostile à l’égalité entre hommes et femmes, mais aussi de montrer à ses semblables la diversité des interprétations des textes. En effet, ces versets sont souvent utilisés dans les pays islamiques pour justifier la mise sous tutelle des femmes.

Le Maroc raconté par ses femmes de 1984 est un livre dans lequel elle donne la parole aux femmes illettrées, « à ces moi-mêmes qui auraient pu être vouées au silence ancestral » comme elle le mentionne dans l’introduction du livre. Ce sont des récits de vies malmenées, où l’auteure présente des femmes qui revendiquent l’égalité des salaires, l’égalité dans le couple, d’héritage avec force et courage.

Les réflexions sur le sens des mots, leurs usages et les changements qui ont lieu au cours du temps, occupent de plus en plus d’importance dans son travail. On le voit notamment dans Sultanes oubliées, publié en 1988 – année de l’élection d’une première Premier Ministre Femme au Paquistan, Benazir Bhutto. Elle se concentre d’abord sur les titres en islam : le mot khalife désigne le chef religieux (celui qui remplace le Prophète). Ce terme n’existe qu’au masculin, et donc il n’y a jamais eu de femmes khalifes, alors qu’il y a eu des sultanes et des malikas (reines), deux titres de pouvoir non-religieux. Et ce sont les parcours de beaucoup de femmes connues ou inconnues de l’histoire qu’elle parcourt pour illustrer ses réflexions. Celle des reines yéménites du XIe et XIIe siècles ou encore l’histoire d’une cheffe militaire saoudie (une amira). Déjà à cette époque, ce sont à des pouvoirs magiques que furent attribués ses succès et non à ses qualités et compétences de stratège, nous fait remarquer Fatéma Mernissi. Comme quoi, les vieux procédés de discrédit ont la peau dure ! Elle interpelle dans ce livre le pouvoir et ses pratiques.

Dans Le harem et l’Occident, publié en 2001, Mernissi développe des pensées, des observations d’une femme de culture musulmane sur l’occident : elle observe que l’occident a aussi créé un harem pour maintenir les femmes sous la domination, un harem mental : les publicités occidentales font contempler l’idéal de beauté que sont les mannequins de la haute couture qui ne semblent jamais dépasser l’âge de 14 ans et même si ce n’est pas le cas, elles doivent garder l’air désemparé, fragile et insécurisé. Puisque depuis quelques décennies, les femmes en occident ont gagné des droits (travailler, avorter etc.) et la possibilité de concurrencer les hommes sur certains terrains, l’existence de ce schéma mental permet aux hommes un lieu privilégié, où seuls ces derniers disposent d’une grande marge de manœuvre : celle de l’aspect physique. Tandis que les hommes peuvent déployer des signes d’embonpoint à différents endroits de leur corps et garder toute leur attraction sexuelle au fur et à mesure de leur âge. Les mêmes privilèges ne sont pas accordés aux femmes. La monstruosité les guette et n’est jamais très loin.

Fatima Mernissi a contribué à déconstruire les discours dominants et à faire émerger la parole des femmes. Convaincue par la force de la parole et de l’écriture, elle a animé des ateliers d’écriture dans les associations féministes du Maghreb, du Machrek et du Moyen Orient. Ces activités ont donné lieu à création de la collection Approches (aux éditions Le Fennec), dont la première publication fut Portraits de femmes : changements et résistances. De l’avis des femmes qui l’ont croisée, Fatéma avait un réel talent pour arriver à faire émerger le récit, à dépasser les blocages, grâce à son audace et à son espièglerie. C’est reconnu plus largement quand, en 2003, elle reçoit, avec la féministe états-unienne Susan Sontag, le Prix Prince des Asturies en littérature. Elle nous quitte en 2015. Beslamah kalti Fatéma !

Pour en savoir plus :

  • Sexe, Idéologie, Islam, Paris, Tierce, 1983 ;
  • Le Maroc raconté par ses femmes, Rabat, SMER, 1984 ;
  • Le harem politique  : Le Prophète et les femmes, coll. Espaces libres, éditions Albin Michel, 1987, Paris
  • Sultanes oubliées, Paris, Albin Michel, 1990.
  • Etes-vous vacciné contre le Harem  ?, éd. Le Fennec, 1997, Casablanca
  • Dorra Mahfoudh Draoui, « Fatima Mernissi (1945-2015) : la lutte pour un féminisme sans tutelle », Nouvelles Questions Féministes 2016/2 (vol 35), pp. 154-155
  • Alternatives Sud, Etat des résistances dans le Sud, Mouvements de femmes, Centre Tricontinental, éd Syllepse

[1propos rapportés du Prophète, après sa mort, servant à commenter le texte du Coran


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