Une lady dans la jungle des sciences

Notre femme rebelle est l’une des 13 femmes (contre 200 hommes) à recevoir le prix Nobel de médecine. Elle fut très souvent la seule femme présente dans de nombreux colloques, si bien qu’à l’iouverture, on commençait par « my lady and gentlemen ». « J’ai pu faire ma découverte parce que j’étais la seule à travailler dans ce domaine spécifique de la neurologie. J’étais seule au milieu d’une jungle, je ne savais rien ou presque rien. Trop savoir, souvent, entrave le progrès. Mon intelligence est médiocre et mon engagement un peu plus que médiocre. Mais, trois passions simples ont gouverné ma vie : la recherche de la connaissance, la soif d’amour, et une poignante compassion pour la souffrance de l’humanité. »

Née à Turin le 22 avril 1909 d’un père ingénieur et d’une mère peintre, Rita Levi Montalcini entame à 20 ans, contre les objections de son père, des études de médecine qu’elle achève brillamment en 1936 à l’université de Turin. Elle est, avec sa soeur jumelle, la cadette d’une famille de quatre enfants. Ses parents pensaient qu’une carrière professionnelle entrerait en conflit avec les « devoirs d’épouse et de mère » mais Rita n’était pas de cet avis, comme elle l’expliquera plus tard dans une interview : « A trois ans, je savais déjà que je ne deviendrai jamais ni épouse ni mère. J’ai été influencée par le rapport victorien qui subordonnait ma mère à mon père. En ces jours là, être née femme voulait dire avoir imprimé sur la peau une marque d’infériorité. » Elle démontre déjà à cette époque un esprit non conformiste exceptionnel. Elle entame donc des études et se passionne pour la neurologie.

La promulgation par Mussolini des lois raciales fascistes en Italie en 1938 empêche la jeune femme d’origine juive de poursuivre sa spécialisation en neurologie et psychiatrie. Elle part alors pour Bruxelles où elle travaille pour un institut de neurologie. Quand l’armée allemande envahit la Belgique, elle retourne à Turin. Elle ne peux pas exercer la médecine, alors elle installe un laboratoire de fortune dans sa cuisine où elle mène ses premières expérimentations sur la croissance des fibres nerveuses en faisant des expériences sur des embryons de poulets.

L’avancée des forces allemandes en 1943 l’oblige à s’enfuir et à vivre terrée dans les caves de Florence jusqu’à l’arrivée des alliées en 1944. Pendant cette période, elle est proche de la résistance, participe à la fabrication de faux papiers pour les réfugié.e.s et soigne les malades du typhus. Elle continue également ses expériences jusqu’à la fin de la guerre.

Ses recherches, pourtant réalisées dans des conditions précaires pendant la guerre, lui valent en 1947 une invitation à l’Université Washington à Saint-Louis dans le Missouri, pour venir travailler sous la supervision du professeurViktor Hamburger. Alors que l’invitation initiale prévoyait un séjour d’un semestre, elle s’installe aux Etats-Unis et y mène une carrière en tant que chercheuse et enseignante durant trente ans, tout en dirigeant l’Institut de biologie cellulaire du Centre national de la recherche à Rome (de 1961 à 1969) et le Laboratoire de biologie cellulaire de Rome (de 1969 à 1978).

C’est dans le laboratoire de Saint-Louis qu’elle commence à comprendre, après des années d’études sur les insectes, comment un être humain peut naître à partir d’une seule cellule pour réussir à devenir une architecture composée de dizaines de tissus différents. C’est le facteur de croissance des cellules nerveuses (NGF – Nerve Growth Factor) sur lequel elle travaillera pendant de nombreuses années. Ce facteur joue un rôle important dans la coordination entre les systèmes nerveux, endocrinien et immunitaire qui maintiennent l’état de santé d’un organisme.

En 1986, elle reçoit, avec Stanley Cohen, le Prix Nobel de médecine pour sa découverte révolutionnaire du NGF. Cette découverte, d’une importance fondamentale pour comprendre le développement du système nerveux permet de faire d’énormes progrès dans l’étude des maladies cérébrales comme la maladie d’Alzheimer par exemple. Levi Montalcini a brisé le dogme selon lequel, au cœur de notre matière grise, « tout peut mourir, rien ne peut être régénéré » qui avait été développé par un autre Prix Nobel, Ramon y Cajal. Les spécialistes du cerveau s’accordent aujourd’hui pour dire que notre organe peut en permanence produire de nouveaux neurones, comme l’avançait Rita Levi-Montalcini.

Au cours de sa vie, Levi Montalcini milite également pour qu’on soit moins effrayé par la vieillesse, et qu’on en parle en des termes plus élogieux. Elle veut prouver qu’il y a des raisons de se réjouir de vieillir parce que notre cerveau continue de créer de nouvelles connexions entre les neurones, même au troisième âge. Selon elle, « le cerveau ne s’use que si l’on ne s’en sert pas ». Et elle montre l’exemple en restant active tout au long de sa vie. En 1992, elle crée, avec sa soeur jumelle, la Fondation Levi Montalcini en mémoire de leur père, Adamo Levi, consacrée à la formation et l’éducation des jeunes générations. Quelques années plus tard, en 2001, elle transforme la fondation en une nouvelle : Fondation Rita Levi Montalcini qui se focalisera plus spécifiquement sur l’éducation et l’octroi de subventions pour les jeunes étudiantes africaines, dans le but de soutenir des jeunes femmes qui joueraient un rôle de premier plan dans la vie scientifique et sociale de leur pays. L’objectif de la fondation est de proposer à toutes les femmes les outils pour développer des capacités et de soutenir leur accès à l’éducation.

Le 16 octobre 1999, elle est nommée Ambassadrice de bonne volonté de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). En tant qu’ambassadrice de bonne volonté, elle écrit des articles et des éditoriaux sur le sort des personnes souffrant de la faim et assiste régulièrement à de nombreux évènements. En 2001, elle est nommée Sénatrice à vie de la République italienne. Dans cette fonction, âgée de 97 ans, elle déclare lors d’une séance d’élection d’un nouveau président au Sénat italien avoir une préférence pour le candidat de centre-gauche Franco Marini, refusant elle-même d’être la présidente temporaire pour l’occasion. Suite à cela, elle est critiquée et même insultée en public tant par des politiciens de droite, que par des militants d’extrême droite, en raison de son âge et de son origine juive. Ce à quoi elle répondra : « Je ne les écoute même pas, ça glisse sur moi, comme de l’eau sur un canard ».

Elle célèbre ses 100 ans en remettant un dossier de recherche à ses collaborateurs et collaboratrices et étudie jusqu’à la toute fin de sa vie. Lorsqu’elle constate qu’elle voit et entend moins bien, elle dit : « Que le corps fasse ce qu’il veut. Je ne suis pas le corps. Je suis l’esprit ». Elle décède à Rome le 30 décembre 2012, à l’âge de 103 ans.

Pour en savoir plus :

  • Rita Levi Montalcini (1988) : In praise for imperfection, my life and work.
  • Rita Levi Montalcini (1997) : The saga of the nerve growth factor.

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