L’héroïne musulmane de la Résistance

Nous ne pouvons que souligner le courage et la bravoure de notre femme rebelle du mois de janvier. Sans regards pour sa propre survie, elle a joué un rôle clé dans les réseaux de résistance de Paris sous l’occupation nazie. Un destin improbable pour une britannique d’origine indienne et de confession musulmane safi.

Noor Inayat Khan est née en 1914, issue d’une lignée princière indienne. Son père, Hazrat, est un maître soufi d’origine indienne et a créé un ordre, le soufisme universel, pour diffuser sa foi pacifique, tolérante et non-dogmatique, via la musique. Il est en tournée en Californie quand il rencontre la future mère de Khan, Ora Ray Baker, une Américaine convertie à l’Islam. C’est à Moscou, alors que Hazrat enseigne sa philosophie soufie au tsar Nicolas II de Russie, que Khan voit le jour. Elle est l’ainée et aura deux frères et une soeur.

La famille Khan, ca 1920
Photo de groupe avec deux oncles en costume et cravatte débout à l’arrière, Hazrat Khan et Ora Ray Baker en vêtements traditionnels blancs assis au milieu et entouré.e.s de leurs quatre enfants. Noor est la grande fille à gauche avec un ruban blanc dans les cheveux.

Deux ans plus tard, la famille fuit la révolution bolchévique et s’installe à Londres d’où elle migre rapidement vers Paris. Son père meurt en 1927 et, du haut de ses 13 ans, Khan prend la charge du ménage et de ses frères et soeur, car sa mère dans son deuil en est incapable. Plus tard, elle fait des études de psychologie de l’enfance et suit des cours au conservatoire de Paris en piano et harpe. Elle compose également des morceaux.

Lorsque la Wehrmacht envahit Paris en 1940, Khan emmène toute la famille en exile en Angleterre. Face à la brutalité du régime national-socialiste, elle et un de ses frères, Vilayat, décident de rompre leur éducation de non-violence en de s’engager dans la résistance, son frère dans la marine et elle dans la Women’s Auxilliary Air Force. Il s’agit d’une section de l’armée britannique qui forme des femmes à différentes tâches, principalement administratifs et logistiques, mais certaines sont aussi préparées à des rôles d’espionne. Khan s’y forme intensivement – elle s’entraîne même en dehors de sa formation – en tant que opératrice radio. En 1943, elle est nommée sous-lieutenante de la WAAF et doit écourter sa formation pour venir en aide à l’opérateur d’un réseau de résistance à Paris. Sous le nom de code « Madeleine », elle empreinte la fausse identité Jeanne-Marie Régnier, avec pour couverture l’engagement en tant que bonne d’enfants. Un avion militaire la dépose de nuit et elle commence sa mission clandestine pour le Special Operations Executive, un des services secrets britanniques créés par Winston Churchill.

Noor Inayat Khan de la WAAF
Portrait de Khan en uniforme de la WAAF

À peine quelques jours après son arrivée, le réseau clandestin est démantelé par la Gestapo et Khan échappe de peu à plusieurs reprises à l’arrestation. Après la première vague d’arrestations, elle s’enfuit avec son matériel et trouve un logement chez un membre de réseau. Par la suite, elle se méfie de tous ses contacts. Suivant son instinct, elle évite une nouvelle arrestation en boudant un rendez-vous, et heureusement, car la Gestapo débarque au lieu de rendez-vous. Une autre fois, les allemands sont sur le point de l’interpeller, quand elle tire plusieurs fois avec son arme et parvient à s’échapper. Grâce à sa présence d’esprit, Khan reste la dernière et la seule à gérer une équipe d’espions et à communiquer des messages codés vers l’Angleterre, toujours à partir d’endroits différents pour éviter d’être repérée. L’Angleterre essaie de l’évacuer car sa situation est jugée trop dangereuse à l’heure actuelle. Elle refuse chaque proposition pour ne pas abandonner son équipe française.

Noor Inayat Khan
Photo de passeport : Khan est en civil, les cheveux mi-longs avec une séparation à gauche.

Jusqu’au jour où Khan est trahie par une personne proche du réseau. Aucune certitude n’est établie mais il s’agirait, soit, de la soeur d’un chef en fuite, soit, d’un opérateur du réseau qui était un agent double. Les nazis embarquent Khan, mais ce n’est pas chose facile. Lorsqu’elle est piégée, elle ne se laisse pas faire et mord l’officier nazi qui la tient. Ce n’est qu’en la tenant en joue avec son arme et en la menaçant de tuer sa logeuse que Khan se rend. La Gestapo trouve dans ses affaires un carnet reprenant les messages envoyés et reçus d’Angleterre, une occasion pour eux de piéger des agents secrets anglais en se faisant passer pour Khan dans leur communication.

Dès les premiers jours de son arrestation, Khan tente de s’évader à deux reprises, sans succès. Ses tortionnaires vont renforcer son maintien en lui ligotant les pieds et les mains et en y ajoutant une chaîne entre les deux liens, le tout derrière deux portes d’acier. Pendant les neuf mois qu’elle passera emprisonnée, elle sera torturée, mais ne trahira aucun de ses nombreux sécrets. Le 12 septembre 1944, elle est emmenée avec trois collègues du réseau de résistance au camp de concentration de Dachau. Le lendemain, un officier SS lui passe à tabac et l’achève avec une balle dans la nuque. Khan prononce un dernier mot avant sa mort : « liberté ».

Noor Inayat Khan
Buste commémoratif de Noor Inayat Khan à Gordon Square Gardens, Londres.

A ce jour, Noor Inayat Khan est la seule femme musulmane à avoir reçu, à titre posthume, des récompenses de guerre de la part du gouvernement britannique. Plusieurs autres hommages en forme de monuments ou plaques commémoratives lui ont été accordés depuis à Londres, Dachau et Paris où une école est nommée après elle en 2013. L’ordre soufi la reconnaît comme la première sainte occidentale.

Pour en savoir plus :

  • Monika Siedentopf (2008) : Parachutées en terre ennemie. Perrin, Paris.
  • Laurent Joffrin (2002) : La princesse oubliée. Robert Laffont, Paris. (roman)
  • Princesse et Espionne, documentaire de la BBC diffusé sur Arte en mars 2009 (une version anglaise est disponible en ligne)

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