2018, une année féministe ?

Les commentateurs.trices nous ont bassiné pendant toute l’année 2017 que celle-ci était l’année du féminisme. En effet, beaucoup de médias ont découvert les revendications féministes (après 150 ans, c’est un scoop). Mais ce vif débat public risque de nous bercer dans un faux sentiment d’accomplissement. Si 2017 était l’année féministe, est-ce la fin de tous nos combats ? Nous tentons une rétrospective anticipatrice.

http://www.clickhole.com/blogpost/m...L’année a commencé fort avec la Marche des femmes qui a réuni des millions de personnes dans 92 pays pour protester contre le sexisme personnifié par le nouveau président US Donald Trump. Malgré cette mobilisation impressionnante (et des nouvelles accusations d’agressions sexuelles), Trump est toujours président et sa politique bafoue les droits des femmes dans les domaines reproductif, sexuel, politique et économique, avec des conséquences particulièrement néfastes pour les femmes racisées et sans papiers.

Nous avons vu aussi des avancées sur le plan législatif : le Kirghizistan et le Libéria ont adopté une loi contre les violences conjugales. Trinité-et-Tobago, le Honduras, Guatemala, El Salvador, l’Inde et Malawi ont pris des mesures légales contre le mariage précoce. La Tunisie, la Jordanie et le Liban suppriment des lois dépénalisant le viol si le violeur se marie avec la victime. Ratko Mladic a été condamné à perpétuité pour crimes contre l’humanité, y compris le viol comme arme de guerre dans les guerres en ex-Yougoslavie. Frédéric Batumike et plusieurs membres de sa milice sont également condamnés à perpétuité par un tribunal congolais pour viols et meurtres d’enfants, une première dans ce pays. Ces évolutions donnent l’espoir que les violences masculines seront dorénavant mieux prises en charge et sanctionnées.

Mais au même moment, nous voyons un recul en Russie qui a aboli sa loi contre les violences conjugales au nom de la tradition nationale. Cela mène à la situation absurde que dans les couples qui partagent un compte en commun, les victimes doivent payer les amendes des auteurs. Et au Portugal, un tribunal a déconsidéré le témoignage d’une femme victime de violence conjugale parce qu’elle était « trop émancipée pour se laisser faire ». Des lois ne suffisent visiblement pas pour combattre les violences – il faut une vigilance constante pour qu’elles soient interprétées et appliquées convenablement.

Et puis, il y avait #metoo. Que ce soit Hollywood ou Bollywood, la télé, la musique classique, ou le monde de la mode, partout les témoignages de harcèlement et viol jaillissent. Cela ne surprendra aucune personne qui sait que le harcèlement sexuel est la forme la plus fréquente des violences faites aux femmes et qu’elle touche les femmes de tous âges, origines, professions... Ce mouvement de témoignages a certes mis le harcèlement sexuel fermement sur l’agenda publique et encouragé des millions de femmes à parler de leurs expériences. Il a aussi permis aux femmes de découvrir leur pouvoir politique, surtout les femmes afro-américaines.

Mais il nous a aussi montré combien il reste à faire. Tout d’abord, parler d’un problème ne le résout pas automatiquement. Les réactions institutionnelles ont consisté surtout à écarter des individus pour mieux préserver leur propre réputation. Aucune initiative pour transformer les rapports de pouvoir entre femmes et hommes n’a été présentée au grand public. Et les attitudes sont loin d’avoir changé, quand on voit cette initiative du maire de Béziers.
Si l’effet #metoo a libéré la parole, les réactions ont démontré que nous avons encore du chemin à faire pour que des harceleurs et leurs ami.e.s ne mettent plus leurs pieds dans tous les plats disponibles pour leur chercher des excuses. Les tentatives de s’excuser de certains harceleurs étaient tellement pitoyables (mention spéciale pour ce chef de télé qui a profité de l’occasion de son excuse pour partager une recette de couque) que la journaliste Dana Schwartz a créé un « générateur d’excuses pour pervers célèbres » en ligne. Un petit aperçu : « Je me sens terriblement coupable maintenant que les choses que j’ai faites sont devenues publiques. Je vais chercher l’aide dont j’ai tellement besoin parce que ce n’est pas vraiment de ma faute. » Grinçante aussi cette satire sur les hommes autoproclamés féministes... Ce serait rigolo, si ce n’était pas tellement réaliste.

Le débat public avait aussi tendance à se concentrer sur des femmes privilégiées - actrices, divas, célébrités – qui ont bien plus de moyens pour se protéger contre le harcèlement et les violences que celles qu’on a tendance à oublier. A noter que, conscientes de leur situation de privilégiées, des personnalités du monde culturel US ont créé un fonds pour venir en aide à celles qui n’ont pas leurs moyens pour dénoncer leurs agresseurs. Une façon de montrer concrètement qu’en matière de violences sexuelles, les femmes de tous les milieux sont concernées, et qu’elles sont solidaires entre elles. Et on constate que souvent, les femmes les moins privilégiées agissent le plus, par nécessité. Prenons en exemple les travailleuses agricoles mexicaines dans les champs de Floride qui se sont organisées contre les agressions sexuelles, et ça marche !

Et comme d’habitude, quand pour une fois une revendication féministe se fait entendre, elle est tout de suite récupérée. Des groupements d’extrême-droite qui tentent de décrédibiliser les femmes et les médias « de gauche » en semant des fausses histoires ? Une campagne d’affiches accusant Meryl Streep d’être complice du harcèlement de Harvey Weinstein ? On minimise le rôle des femmes dans la dénonciation du harcèlement pour mettre en lumière un homme héro ? Des hommes témoignant de leurs propres comportements agressifs sont applaudis pour leur courage ? On a tout vu en 2017.

Et bien sûr, tout le problème est la faute des femmes, et encore plus des féministes. Tout d’abord, c’est la faute des femmes qui « font une carrière verticale de manière horizontale », dixit Jean-Marie Dedecker, mais aussi l’acteur Ian McKellen (nooon, Gandalf et Dumbledore, vous ne pouvez pas nous faire ça !). Le mouvement féministe a été accusé de « profiter » de la mobilisation contre le harcèlement sexuel – comme si le fait que nous avons des mots et des lois qui permettent de dénoncer ces agressions n’était pas un des succès du mouvement féministe, comme si des femmes individuelles qui témoignent de leurs expériences manquaient d’analyse ou d’engagement politiques. Ou encore on lit des commentaires indignés sur ces hommes puissants et les femmes qui les protègent, comme si des hommes puissants avaient besoin de femmes pour se protéger ou comme si soutenir un homme violent égalait la violence commise. C’est une manière élégante de détourner l’attention des hommes coupables vers... des femmes.

Finalement, le débat sur le harcèlement sexuel et le consentement réveille des peurs tous azimuts que des hommes innocents vont être accusés et criminalisés, juste parce qu’ils se comportent de manière malhabile. Pourtant, les exemples donnés comme « douteux » sont en fait de vraies agressions sexuelles. Les prérogatives sexuelles des hommes en tant que classe sociale sont mises en question, et cela suffit pour un backlash qui qualifie la demande des femmes d’être tout simplement respectées comme irraisonnable, infondée, voire dangereuse. Pourtant, les hommes pointés du doigt en 2017 gardent leurs millions, leurs villas, leurs belles voitures, et dans la plupart des cas, ils ne sont ni inquiétés juridiquement, ni menacés dans leur carrière. Un peu de honte sur la place publique, et déjà ils sont présentés comme des martyrs. On se demande pour quelle cause...

Le féminisme, mot de l’année ? C’est ce qui dit le dictionnaire US-américain Merriam Webster. Sur le site du dictionnaire, c’était le terme pour lequel les internautes consultaient le plus souvent la définition en 2017. De nouveau, on entend dire combien nous avons avancé dans nos combats. Cependant, le fait que des millions de gens doivent regarder dans le dictionnaire ce que le mot « féminisme » signifie nous semble, à vrai dire, dans le meilleur des cas le signe d’un début, pas d’une victoire. Nous pensons plutôt que l’antiféminisme ambiant reste à combattre tous les jours, à coup de dictionnaire s’il faut (et d’autres stratégies, comme celles de notre guide de défense verbale pour féministes).

C’est pourquoi 2018 doit également être une année du féminisme. Parce que nous devons encore continuer ces combats. Parce que la honte doit encore changer de camp. Parce que les hommes doivent encore apprendre à écouter les femmes, à supporter l’inconfort que cette mise en question leur apporte et à s’inquiéter - autant que les femmes le font déjà tous les jours – de savoir si leur manière d’interagir avec des femmes est respectueuse. Parce qu’il ne suffit pas de parler de nos expériences de sexisme, nous devons aussi agir : pour nous en défendre, pour nous soutenir mutuellement, pour souligner la responsabilité des auteurs. Et parce que nous ne voyons toujours pas cette transformation de la société qui mettrait un terme aux violences et aux discriminations. Pour Garance, en tout cas, chaque année sera une année féministe, jusqu’à ce que la violence cesse.


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