La plume qui combat le génocide, le racisme et la guerre

Dénoncer des injustices commises par son propre pays contre l’ennemi, et s’attirer le mépris et la haine de ses compatriotes, tel est l’exploit d’Emily Hobhouse. Pour cette femme rebelle, la solidarité dépasse les frontières de toutes sortes, et elle n’hésite jamais à se placer aux côtés des opprimé.e.s, même contre ses allié.e.s.

Emily Hobhouse nait en 1860. Son père est pasteur de l’Eglise d’Angleterre dans les Cornouailles. Elle reçoit son éducation à la maison et vit avec ses parents jusqu’à l’âge de 35 ans. Toute la famille est, par ses convictions quaker, engagée pour la paix. Son frère Leonard Trelawny Hobhouse est sociologue et figure de proue du libéralisme social ; son cousin Stephen Henry Hobhouse s’engage également dans le pacifisme. Son frère Leonard et elle sont aussi membres actives de la Société pour le suffrage adulte et de la branche radicale du Parti libéral.

Portrait photographique de la jeune Emily Hobhouse, portant une robe somptueuse qui indique bien son origine de classe supérieure.

Sa mère décède quand Emily Hobhouse a vingt ans. Elle se charge dès lors de son père qui est de mauvaise santé. Ce travail de care durera 14 ans, jusqu’à la mort de celui-ci. L’épouse de l’arche-évèque de Canterbury l’invite alors à un voyage humanitaire aux Etats-unis. Désormais libérée de ses obligations familiales, Hobhouse saute sur l’occasion. Ce voyage l’amène en Minnesota où elle œuvre pour le bien-être des mineurs d’origine cornouaillaise. Hobhouse perd une grande partie de son patrimoine dans la spéculation et retourne en Angleterre en 1898 où elle travaille pour le Women’s Industrial Council, une organisation qui défend les intérêts des femmes ouvrières.

Un an après, la guerre des Boers éclate en Afrique du Sud. Le prétexte de l’Empire britannique d’attaquer les boers, ces descendant.e.s de colons hollandais qui avaient créé leur propres républiques de Oranje Vrystaat et Transvaal, est la discrimination des voyageurs, commerçants et autres colons anglais. Par conséquence, de nombreux anglais se portent volontaires au début de la guerre pour protéger leurs compatriotes. En réalité, la découverte de grands gisements de diamants et d’or est la motivation et le Royaume-uni veut prendre la région sud-africaine sous son contrôle. Tout cela évidemment sans aucune attention aux populations noires de ces territoires qui auront été dépossédées par le colonialisme hollandais et anglais.

A première vue, la guerre aurait du vite être finie, vu l’inégalité des forces militaires s’opposant. Mais les boers utilisent des tactiques de guérilla, ce qui rend impossible pour les anglais de contrôler les vastes étendus de ces territoires. Lord Kitchener, le commandant en chef, répond avec une politique de terre brulée, détruisant les plantations et abattant le bétail, empoisonnant les points d’eau et brûlant les fermes pour empêcher les boers de se ravitailler. Les civil.e.s habitant ces fermes sont enfermé.e.s dans des camps de concentration, séparé.e.s par leur couleur de peau. Bien que cette tactique avait déjà été utilisée auparavant en Espagne et aux Philippines, c’est la première fois que l’enfermement de civil.e.s dans des camps vise tout un peuple. Par ailleurs, ce fait sera mobilisé par la propagande national-socialiste pour banaliser les camps nazis d’extermination.

Les pacifistes britanniques s’organisent pour mettre fin à la Guerre des boers, entre autres dans le Comité sud-africain de réconciliation. Cette organisation se donne pour mission d’aider toutes les victimes de la guerre, qu’elles soient « britanniques, boers ou bantu ». Le président invite Hobhouse à devenir la secrétaire de la branche féminine du Comité, et elle organise des actions de protestation au niveau national et parle en public pour dénoncer les actions du gouvernement britannique. C’est dans cette fonction que Hobhouse prend conscience de l’impact de la guerre sur les femmes et les enfants. Après consultation de quelques comités humanitaires féminins sur place, elle crée la Fondation pour les femmes et enfants sud-africain.e.s en détresse qui a comme objectif de soutenir les femmes et enfants, indépendamment de leur appartenance ethnique. Cette cause est extrêmement impopulaire dans le climat militariste dominant, et les dons restent limités aux contributions du milieu quaker. Hobhouse prend le bateau pour se rendre sur place et pour surveiller la distribution des dons. Plus tard, elle écrira que sa motivation est la solidarité entre femmes, au-delà des frontières linguistiques et culturelles. Elle ne peut tout simplement pas rester inactive quand d’autres femmes souffrent de la guerre.

Emily Hobhouse, 1902
Photographie de studio. Hobhouse porte un manteau, une robe et un chapeau noirs, prête au voyage.

En partant de l’Europe, Hobhouse sait qu’à Port Elizabeth, les britanniques avaient installé un camp de concentration pour les femmes et enfants boers. Sur place, elle apprend que 34 camps existent. Ses liens familiaux lui ouvrent les portes vers les autorités coloniales, entre autres le Haut-commissaire Alfred Milner. En seulement deux semaines, elle lui arrache la permission de visiter les camps et l’accord d’utiliser deux trains pour transporter 12 tonnes de matériel ; du commandant de l’armée, Lord Kitchener, elle obtient la permission de les emmener aux camps de l’Oranje Vrystaat, mais pas en Transvaal.

Dans les camps de Aliwal North, Bloemfontein, Kimberley, Mafeking, Norvalspont, Orange River et Springfontein, elle voit des horreurs. Sous un soleil implacable, femmes et enfants doivent s’entasser à 10 ou à 12 dans des tentes prévues pour quatre personnes et y dorment sur le sol. L’eau manque ou est insalubre, les installations sanitaires et les vivres insuffisants. Chaque jour, 50 enfants meurent de faim et de rougeole, bronchite, pneumonie, typhus ou diarrhée. Hobhouse se rend compte que le public britannique n’est pas du tout informé de la situation. Selon elle, si seulement les gens savaient ce qui se trame en Afrique du Sud, ils seraient horrifiés et demanderaient des comptes au gouvernement britannique pour sauver l’honneur national. Distribuer des vivres et harceler les autorités locaux pour obtenir plus de matériel ne lui suffit plus, et elle se met à rédiger un rapport à l’attention du gouvernement britannique. Le « Rapport d’une visite dans les camps des femmes et des filles dans la région du Cap et des colonies d’Orange River » est officiellement remis en juin 1901, six mois après son arrivée au Cap.

Grâce à son rapport et le soutien de quelques députés de l’opposition, l’opinion publique anglaise prend conscience de la situation. Hobhouse n’hésite pas d’appeler un chat un chat : « Ce système de camps est une cruauté intégrale... Maintenir ces camps en service revient au meurtre d’enfants. » « C’est une position tellement étrange, creuse et pourrie jusqu’au cœur d’avoir créé partout dans le pays des grandes communautés sans confort pour des gens que l’on appelle refugié.e.s et que l’on dit protéger, mais qui s’appellent eux-même des prisonnièr.e.s de guerre, détenu.e.s de force et refusant cette protection. » « Certains gens en ville prétendent toujours que les camps sont des paradis. Mais il y a des gens qui voient et d’autres qui ne voient pas. J’étais au camp aujourd’hui, et voilà la sorte de situations que j’ai vues juste dans un petit coin : l’infirmière, affamée et surmenée, s’écroule sur le lit, à peine capable de se tenir debout après de s’occuper de 30 patients typhoïdes et autres, avec l’aide de seulement deux filles boeres sans aucune formation – elle doit faire la cuisine et travailler comme infirmière tout à la fois. Dans la tente à côté, un bébé de six mois prend son dernier souffle et meurt sur les genoux de sa mère. Deux ou trois autres dans la même tente sont accablés par la maladie. Dans la tente à côté, une fille de 21 ans sur un brancard. Son père est agenouillé à ses côtés. Sa mère se trouve dans la tente voisine avec une enfant de cinq ans en train de mourir et un autre gravement malade. Ce couple avait déjà perdu trois enfants à l’hôpital et refusait de laisser ces enfants partir aussi, malgré le fait que je les ai suppliés de sortir leurs enfants de cette tente étouffante de chaleur. ... Et on doit être là, voir toute cette misère et on ne peut faire pratiquement rien. » Ce type de descriptions empathiques font de son rapport un classique dans le genre des « livres noirs » du lobbying social.

Hobhouse à son bureau, ca 1915
Hobhouse est assise derrière un bureau en train d’écrire dans un livre.

Même si Emily Hobhouse se sent impuissante, elle ne baisse pas les bras. Au retour en Angleterre, elle se voit confrontée à de l’hostilité publique, à sa grande surprise. Le gouvernement, à l’aide d’une partie des médias, tente de la ridiculiser et décrédibiliser comme une hystérique menteuse, voire traitresse, qui ne comprend rien aux impératifs de la guerre. Les camps sont présentés comme une nécessité de la guerre et les prisonnièr.e.s comme volontairement sous la protection britannique. Selon eux, l’armée britannique ferait son possible pour offrir de bonnes conditions de vie. Comme conséquence de cette campagne de diffamation, Hobhouse se verra ostracisée encore des années après. Même des ami.e.s d’enfance lui tournent le dos, mais rien ne peut l’arrêter.

Sa campagne infatigable force la main du gouvernement. Pour décrédibiliser Hobhouse auprès de ses allié.e.s potentiel.le.s, le gouvernement crée une commission féminine dirigée par Millicent Fawcett, une féministe bien connue qui avait publiquement critiqué Hobhouse auparavant, pour examiner les conditions dans les camps. Encore avant la fin de cette mission, le gouvernement publie son propre rapport qui attribue les problèmes dans les camps « aux coutumes antihygiéniques des boers, à leur ignorance et leurs préjugés, à leur recours à la charlatanerie et à leur évitement, par suspicion, des hôpitaux et docteurs britanniques ». En gros, les boers étaient représenté.e.s comme des sauvages avec seulement une mince couche civilisatrice grâce à leur peau blanche. Tout en soutenant l’instauration des camps, la Commission Fawcett confirme pratiquement toutes les critiques qu’Hobhouse avait formulées (sans le dire explicitement) ; entre 20 000 et 40 000 femmes et enfants étaient mort.e.s de faim, de maladies et d’intempéries dans les camps.

La pression politique monte. Plus en plus de gens considèrent cette guerre comme injuste, et des ressources matérielles et humaines conséquentes sont envoyées en Afrique du Sud pour améliorer la situation dans les camps ; la mortalité dans les camps tombe de manière soudaine. Lord Kitchener change de stratégie et ordonne que ses troupes n’internent plus les familles boeres trouvées dans les campagnes. Ce changement de cap n’est pas du pur humanisme. Selon son calcul, les guérillas boeres seraient handicapées par la présence de leurs familles. Hobhouse arrive à collecter encore plus de fonds pour envoyer des vivres dans les camps. Elle tente de retourner à Capetown en octobre 1901, mais on lui refuse le débarquement, et après cinq jours, elle est renvoyée en Angleterre, sans aucune explication. Lasse de son traitement en Angleterre, elle s’installe en France où elle écrit le livre The Brunt of the War and Where it Fell. Ce témoignage de l’impact de la guerre sur la population civile est illustré par quelques photographies des camps ; la maison d’édition a pourtant empêché Hobhouse d’inclure les photos les plus choquantes d’enfants émaciés, un exemple intéressant de la tension entre le besoin de preuves visuelles faisant appel aux émotions et le souci pour le maintien de la bienséance et de l’ordre public. C’est en Savoie qu’elle apprend que les boers ont signé un accord de paix. Son activisme a sans doute contribué à raccourcir la guerre et à sauver des nombreuses vies.

Par la suite, elle se donne pour mission la réconciliation et la guérison des plaies laissées par la guerre. Elle retourne en Afrique du Sud entre 1905 et 1908 pour organiser des projets de création de revenus pour les femmes boeres dans la production de textiles, jusqu’à ce qu’une maladie cardiaque la force à retourner en Angleterre. Lors d’un dernier voyage en Afrique du Sud - elle est invitée d’honneur à l’inauguration du monument national sud-africain - elle se bat, sans succès, contre l’instrumentalisation politique de ce moment de mémoire par des factions ultranationalistes boers. Ceux-ci excluent une de ses amies, également active dans l’aide humanitaire pendant la guerre, Olive Schreiner, parce qu’elle critique les politiques racistes du nouvel état sud-africain. D’ailleurs, Hobhouse ne limite pas sa solidarité aux seules femmes blanches. La situation des personnes noires et d’origine indienne en Afrique du Sud la choque ; après leur propre oppression pendant la guerre, elle attend mieux des boers. C’est pourquoi elle prend position pour Gandhi et son mouvement anti-raciste non-violent en 1913. Depuis qu’Olive Schreiner les a présenté.e, Hobhouse et Gandhi sont ami.e. Gandhi admire son engagement pacifiste et l’appelle « la femme la plus noble et courageuse ».

Emily Hobhouse peu avant sa mort
Hobhouse porte un manteau de fourrure et un chapeau. Elle est assise dans un fauteuil et a l’air fatiguée.

Et en tant que fervente pacifiste, elle s’engage contre la Première guerre mondiale et participe à de nombreuses actions. En 1915, elle organise des séances d’écriture et de signature de la Lettre ouverte de Noël aux femmes allemandes et autrichiennes. Grâce à ses récoltes de fonds, des milliers de femmes et d’enfants en Allemagne et Autriche sont nourri.e.s après la guerre. Cette fois-ci, l’Afrique du Sud contribue 17 000 livres à cet effort. L’Afrique du Sud montre sa reconnaissance aussi d’autres manières : Hobhouse reçoit la citoyenneté d’honneur et, menée à son insu, une collecte de fonds avec l’objectif de lui acheter une maison dans le Cornouaille réussit en 1921. En 1923, elle publie Tant’ Alie of Transvaal, un recueil de témoignages de femmes boeres. Un troisième livre, War Without Glamour, paraîtra de manière posthume en 1927. Hobhouse souhaite que ces livres paraissent en éditions bilingues anglais-afrikaans, mais aucune maison d’édition n’est prête à tenter l’aventure.

Emily Hobhouse décède en 1926 à Kensington. Ses cendres sont déposées dans le monument national sud-africain à Bloemfontein. Une ville, un sous-marin et un foyer d’étudiants à Bloemfontein sont appelés en son honneur. En 1989, le film sud-africain That Englishwoman raconte la vie de cette femme extraordinaire.

Pour en savoir plus :

  • Un article dans le Guardian de 1901
  • Jennifer Hobhouse Balme (1994) : To Love One’s Ennemies. The Work and Life of Emily Hobhouse compiled from letters and writings, newspaper cuttings and official documents. Ibidem, Stuttgart.

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