Une gueuse sur les barricades

Peu connue en dehors des Pays-bas, Kenau Simonsdochter Hasselaer est une héroïne nationale de la Guerre de 80 ans. Une femme qui prend les armes pour défendre sa ville ? C’est tellement inouï que des légendes déforment ses exploits tout en permettant aux critiques de douter de son courage...

Kenau Hasselaer est née en 1526 dans une famille bourgeoise protestante influente de Haarlem. Son père est brasseur, et, selon certaines sources bourgmestre. Son beau-frère Hadrianus Junius, médecin, humaniste et poète, est médecin particulier de Guillaume d’Orange et son neveu Pieter Hasselaer est courrier du Prince. A 18 ans, Kenau se marie avec le constructeur naval Nanning Gerbrantszoon Borst avec qui elle a trois filles et un fils. D’ailleurs, Kenau porte le nom de son mari, Borst, et c’est seulement après sa mort qu’elle devient Kenau Hasselaer. Son mari décède au printemps de 1562. A partir de ce moment-là, huit années après son mariage, c’est elle qui mène les affaires familiales, et avec succès. Qu’une veuve s’occupe des aspects administratifs d’un négoce n’est pas inhabituel à son époque. Qu’elle prenne aussi le contrôle technique dans la construction des navires est une autre paire de chaussures et témoigne du caractère bien trempé de Kenau Hasselaer. Elle ne se laisse pas faire en affaires et défend ses droits avec de nombreux procès qu’elle gagne tous.

Son époque est mouvementé, elle en a donc bien besoin. Philippe II d’Espagne règne d’une poigne de fer sur les Pays-bas – un territoire couvrant alors les Pays-bas, la Belgique, le Luxembourg et une partie du Nord de la France actuels. Le roi catholique fait appel à la Sainte Inquisition pour imposer sa religion sur la population majoritairement protestante. La perte de libertés économiques et des impôts écrasants saignent les villes. Les émissaires de la Cour espagnole commettent de nombreux actes violents envers tout un.e chacun.e qui ne s’aligne pas à leur volonté, et les provinces sont de facto sous occupation constante des armées espagnoles. Les appels de la noblesse locale à plus de souplesse restent sans effet ; au contraire, des nobles comme les Comtes d’Egmont et de Hornes montrant de la tolérance envers le protestantisme sont exécutés pour trahison. Ce n’est pas étonnant que la population en a marre, et en printemps 1572, divers actes de résistance ont lieu dans plusieurs grandes villes. Ces soulèvements sont souvent spontanés, mal préparés et vite écrasés. L’une après l’autre, des villes s’allient ouvertement au Prince d’Orange. Le bailli Ferdinand Alvare de Tolède, duc d’Albe, ne peut pas laisser passer cela sans réagir. Il arme un corps expéditionnaire pour attaquer les villes rebelles. La première victime est Malines, suivie de Zutphen et Naarden. Les mercenaires espagnols mettent les villes à sac et massacrent la population, et cela même dans les villes qui ont essayé de se rendre.

Le duc d’Albe demande la reddition de Haarlem, mais la nouvelle du sacage de Naarden, qui a ouvert ses portes aux espagnols, est déjà connue. Les habitant.e.s ne savent que faire et craignent le pire. Les un.e.s veulent amadouer les espagnoles par une soumission totale, d’autres appellent à la résistance sans compromis. Les Hasselaers sont dans le camp des gueux, et Kenau s’engage dans la défense de la ville. Don Frédéric, le fils du duc d’Albe, attaque, avec 14 000 hommes, le 11 décembre 1572. A leur grande surprise, ce n’est pas si facile que dans les villes précédentes. La ville résiste avec verve, les pertes sont importantes chez les espagnols, et de surcroît, l’hiver rend le siège difficile, tandis que le froid aide les haarlemois.es à s’alimenter par la mer gelée. Presque tous les jours, la ville organise des sorties.

Pendant le siège, hommes, femmes et enfants aident à réparer les fortifications endommagées par les canons espagnols. Un rapport du savant Johannes Arcerius, rédigé en latin et publié encore pendant le siège, nomme une certaine Kenau comme particulièrement engagée dans la résistance. Il la décrit comme une femme d’un certain âge qui livre du matériel et insulte et se moque de l’ennemi sans cesse. D’autres témoins décrivent le courage des femmes de Haarlem qui défendent les enceintes en jetant des pierres et du goudron sur les soldats espagnols.

A la fin du compte, la résistance vaillante de la population ne suffit pas pour repousser les espagnols. La fonte des neiges commence en février et signale le début de la fin. Les espagnols contrôlent bientôt tous les accès à la ville, et la nourriture devient vite denrée rare et rationnée. C’est aussi un temps dur pour les rats et souris qui sont bientôt la seule source de protéines. Les gens meurent de faim, certain.e.s se suicident. Après sept mois de siège, Haarlem se rend.

Le conseil communal paye une somme énorme pour éviter la mise à sac de la ville. La plupart de la population a le droit quitter Haarlem, mais les espagnols retiennent 1 500 combattants pour les exécuter. Kenau Hasselaer n’est heureusement pas sur leurs listes et a les moyens pour payer sa liberté. Elle suit sa soeur et son beau-frère Junius vers la Zélande où elle continue ses activités commerciales. D’abord elle travaille avec le brasseur David Jansz à Delft, puis obtient, grâce à son appui familial, un poste important en tant que peseuse et collectrice d’impôts à Arnemuiden. C’est inouï pour une femme ! Ici, Kenau Hasselaer mène le seul procès qu’elle perd. Les peseurs avaient entre autres l’obligation de servir comme tireurs, et Hasselaer aurait du se faire remplacer par un homme ou payer un dédommagement. Elle n’en fait rien et est condamnée au paiement de 12 deniers. Après une courte période à Leiden, elle retourne à Haarlem où elle continue le commerce de construction naval.

Ses affaires vont moins bien, peut-être aussi en raison du décès de Guillaume d’Orange en 1584. Une fois de plus, Kenau Hasselaer saisit le tribunal pour recouvrir une dette : la ville de Haarlem n’a jamais payé une livraison de bois fournie pendant le siège. Après un premier appel à la bonne volonté de la ville qui reste sans réponse, elle va devant le tribunal en 1586, probablement parce qu’elle a urgemment besoin d’argent. C’est des années après sa mort et sur intervention princière seulement, que la ville s’acquitte de la somme, en 1596. Que la ville attend tellement longtemps à payer sa dette pourrait être lié à la réputation de Kenau Hasselaer. Comme cela se produit souvent quand des femmes sont indépendantes, elle est soupçonnée d’être une sorcière. Qu’elle vit sans surveillance mâle, seule avec ses deux filles, est également suspect. Les gens vont jusqu’à l’insulter en public, ce que nous savons grâce à des procès-verbaux de tribunaux de l’époque.

La mort de Kenau Hasselaer reste inexpliquée. Ce que l’on sait, c’est qu’elle ne revient jamais d’un voyage en Norvège où elle est partie pour acheter du bois. Certain.e.s disent qu’elles aurait pris la fuite pour échapper à ses dettes et se serait refait une vie en Norvège. Selon ses filles, elle aurait été assassinée par des pirates ; à l’exemple de leur mère, celles-ci saisissent le tribunal pour la déclarer décédée.

La légende de Kenau Hasselaer, résistante armée du siège de Haarlem, doit être compris dans son contexte politique. La résistance de Haarlem parle à l’imaginaire des néerlandais.es opprimé.e.s par les espagnols. Des figures de proue sont nécessaires comme exemples, et une femme pas comme les autres peut inspirer du courage patriote. Pieter Cornelius Hooft, un écrivain contemporain de Kenau, rédige des histoires basées sur des entretiens avec Pieter Dirkszoon Hasselaer, le neveu de notre femme rebelle. Dans son récit, elle lutte avec lance, fusil et épée à la main contre les espagnols parce qu’elle sait, comme toutes les femmes, ce qui arrive aux femmes dans une ville conquise : pillage, viols et massacres. Un autre auteur contemporain, Emanuel van Meteren, lui attribue maints actes de bravoure « malgré » son habit féminin. Ces ouï-dires se répandent comme une trainée de poudre, et on se raconte bientôt qu’elle aurait mené une armée de 300 femmes, décapité d’un seul coup un capitaine espagnol et fait voler le chapeau du duc d’Albe même avec un tir bien placé. L’imprimerie et la diffusion de pamphlets illustrés de mieux en mieux organisée aident à diffuser ses actes de gloire.

Il est impossible de confirmer l’étendue de son engagement dans la défense de la ville. Le seul témoignage de Kenau Hasselaer même est sa requête auprès du tribunal de Haarlem pour récupérer le paiement pour le bois. Elle y dit qu’elle avait aidé, comme tout le monde, à la défense de la ville, mais ne spécifie pas sa contribution. Mais « tout le monde », selon un recensement pendant le siège, c’étaient majoritairement des femmes. Si les femmes n’avaient pas participé à la défense, Haarlem n’aurait pas pu résister si longtemps. Les espagnols avaient établi une liste de « criminels de guerre » qu’ils exécutèrent, et ce document ne fait aucune mention d’une résistance féminine, organisée ou non. Mais cela pourrait bien être résultat d’un sexisme qui voit les femmes comme « naturellement » faibles, passives et paisibles.

Quoi qu’il en soit, la culture populaire s’empare de cette figure de proue. Le refus de Kenau Hasselaer de se laisser faire est peut-être à l’origine du mot « kenau » qui désigne des femmes tenaces et indépendantes. Peintres, poètes et dramaturges relatent et embellissent sa légende. Au moins dix portraits de Kenau, souvent armée jusqu’aux dents, ont survécu car ses descendant.e.s étaient fièr.e.s de leur ancêtre et voulaient l’afficher dans leurs maisons. Même le Rijksmuseum a dit à un moment avoir dans sa collection le tambour de Hasselaer. La cerise sur ce gâteau est une peinture historisante monumentale de 1854, « Kenau Hasselaer et ses camarades sur les remparts de Haarlem » par J.H Egenberger et B. Wijnveld, qui montre les haarlemoises armées de fusils se jeter sur les espagnols. Mais d’autres gens doutent. En 1873, l’historien C. Ekema ose poser la question sur quoi se base ce mythe de Kenau Hasselaer, et en 1956, l’archiviste de la ville, Gerda Kurts, publie une étude de sources qui doit démystifier le mythe. Plus récemment, l’historienne Els Kloek a entamé la lutte pour sauver l’honneur de Kenau Hasselaer ; selon elle, il n’était pas inhabituel que des femmes prennent les armes pour défendre leur ville et que l’absence d’un fait dans les documents historiques ne prouve pas que ce fait n’aurait pas eu lieu. Les sources écrites et l’archivage ont été et sont toujours un domaine à domination masculine.

Ce débat entre historien.ne.s n’empêche pas que Kenau Hasselaer jouit toujours de reconnaissance. Des rues et un parc sont nommés d’après elle à Haarlem, Vlissingen, Amsterdam et Leiden, et au port d’Amsterdam se trouve sa statue symbolisant la puissance des femmes en général. Mais le mouvement féministe s’empare aussi de notre femme rebelle. La première organisation d’autodéfense féministe à Amsterdam s’appelait Stichting Kenau, et la commune de Haarlem a créé le Prix Kenau Hasselaer qui accorde une distinction à des initiatives d’émancipation. Un film et un roman ont été publiés en 2013/14, et dans le sillon du film Kenau, l’organisation de coopération Plan Nederland a organisé une « armée de femmes » qui s’engageaient pour les droits des filles dans des pays en voie de développement et ont récolté 67000 euros. Une fois de plus, Kenau Hasselaer sert à faire avancer les droits des femmes.

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