Fusils fumants et ceintures de munition

Mexique, 1910. Le président mexicain, Porfirio Díaz, règne d’une poigne de fer. La violence anti-syndicaliste et anti-paysanne, la corruption et le mensonge sont monnaie politique courante pour enrichir les riches et désœuvrer la population. Les femmes ne sont pas reconnues en tant que citoyennes et vivent sous le contrôle des hommes, de leur famille et de l’église catholique. L’exploitation des indigènes paysan.ne.s prend des dimensions inégalées. De surcroît, cette dictature est soutenu par l’armée US. Quand Francisco Madero défit Díaz aux élections et est emprisonné, le temps est mûr pour la Révolution mexicaine. Différentes factions révolutionnaires combattent d’abord le gouvernement fédéral. A partir de 1911 – démission du président Díaz – Elles font face aux invasions états-uniennes tout en se combattant les unes les autres. Ces guerres dureront dix ans et coûteront la vie à un million de personnes. Des noms comme Pancho Villa et Emiliano Zapata sont encore bien connus aujourd’hui. Moins célèbre est notre femme rebelle du mois de septembre, Petra Herrera.

Petra Herrera

On ne sait rien de sa vie avant la Révolution, sauf qu’elle est sans doute d’origine indigène ou mestiza et originaire du Nord du pays. Pour pouvoir intégrer les troupes du général Pancho Villa, Herrera change de nom et de genre. Des vêtements d’homme, une voix plus grave et des seins bandagés font d’elle « Pedro » Herrera, un soldat courageux avec un talent certain pour le commandement. Elle tire bien, et sa spécialité est de faire sauter des ponts. Seul souci : maintenir sa couverture de genre. Elle doit inventer toute sorte d’histoires pour ne pas être découverte, par exemple qu’elle se rase à l’aube, avant que les autres révolutionnaires ne se lèvent. Une fois qu’elle s’est fait une bonne réputation, Herrera pense pouvoir dévoiler son identité, laisse pousser ses cheveux et annonce « Je suis une femme et je vais continuer à servir comme soldate sous mon vrai nom. » Mais une fois la vérité révélée, l’armée révolutionnaire refuse de lui accorder un rang militaire bien qu’elle commande 200 hommes. On la garde pour ses qualités et son utilité mais sans les lui reconnaitre. Dans l’armée révolutionnaire les femmes peuvent servir, et elles y sont en nombre, et même commander, mais pas en avoir la reconnaissance.

Un de ses plus grands succès est la deuxième bataille de Torreón le 30 mai 1914. La conquête de Torreón est d’une grande importance stratégique pour les révolutionnaires, car ils y gagnent accès à de l’artillerie lourde, de la munition et des wagons blindés. Suivie par 400 autres soldaderas, Herrera mène l’assaut sur la ville. Selon Cosme Mendoza Chavira, autre combattant villiste, c’est grâce à elle que la ville est prise. « Elle a éteint la lumière quand les autres sont entrés en ville. » Cet exploit est remémoré dans un chant folklorique dédié à Petra Herrera, la « courageuse ». Elle est ainsi parmi trois soldaderas immortalisées avec leur nom complet dans des corridos, sans que son exploit militaire soit effacé par des louanges de sa beauté. Bien que son rôle soit décisif pour la prise de la ville, Pancho Villa ne reconnaît pas sa participation. Déçue, elle quitte les troupes villistes et crée son propre bataillon révolutionnaire non-mixte. Le nombre de ses troupes varie de 25 à 1 000 insurgentes. La sécurité de ses soldates lui tient tellement à cœur qu’elle veille personnellement à ce qu’aucun soldat n’entre dans le campement des femmes la nuit, s’il le faut en tirant sur les intrus. Cela lui gagne l’admiration de nombre de femmes. Ses services sont recherchés par différentes factions rebelles.

Plusieurs soldaderas gardent un wagon de train.

La participation des femmes aux entreprises militaires était commune au Mexique. Les soldaderas étaient traditionnellement présentes dans l’armée fédérale qui recrutait nombre de ses soldats de force. La plupart du temps il s’agissait des familles des soldats qui suivaient leurs maris et pères de campement en campement. Permettre aux familles de rester ensemble réduisait les désertions et les exactions contre la population civile. La plupart des soldaderas étaient des paysannes illettrées, mestizas ou indigènes, et elles étaient cantonnées aux fonctions de soutien : montage et démontage des camps, alimentation, soins médicaux, transport de l’équipement. C’est seulement dans la Révolution mexicaine que certaines s’engagent dans l’espionnage et le combat armé.

Dans un premier temps, les troupes révolutionnaires du général Madero dans le Nord et de Emiliano Zapata dans la région de Morelos n’ont pas besoin de soldaderas car les combattants opèrent toujours près de leurs villages et leurs familles restent chez elles. A partir de 1913, certains contingents révolutionnaires deviennent plus mobiles en utilisant les chemins de fer pour leurs déplacements, et cela facilite la présence de soldaderas. D’ailleurs, leur participation n’est pas toujours volontaire ; certes, de plus en plus de femmes et enfants rejoignent les troupes révolutionnaires pour la protection et la possibilité de revenus – et pour un choix sexuel plus libre. Mais les révolutionnaires ne rechignent pas à kidnapper des femmes pour les forcer au travail ou pour les exploiter sexuellement. Le grand objectif de la Révolution, la reforme agraire, est une motivation importante pour des paysannes appauvries de la rallier. D’autres femmes soutiennent la Révolution pour venger des maris, frères ou autres hommes tués par l’armée fédérale. Quelles que soient les raisons qui poussent les femmes à s’engager, une vie de soldadera leur permet de dépasser les attentes stéréotypées de genre et d’explorer des nouveaux rôles.

Section d'un mural de Juan Orozco

Les soldaderas font de la bonne chaire à canon quand cela lui est utile, surtout dans División del Norte, mais Pancho Villa n’est pas particulièrement ouvert à la participation des femmes à la Révolution. De tous les leaders révolutionnaires, il s’exprime de la manière la plus méprisante sur les soldaderas, tente de les exclure et ordonne au moins une fois un massacre parmi elles. Plus tard, il forme les Dorados, un bataillon de cavalerie exclusivement masculin. Mais il n’est pas le seul révolutionnaire à maltraiter les soldaderas. Álvaro Obregón, un autre leader révolutionnaire, aurait mis des soldaderas et leurs enfants devant ses troupes pour protéger celles-ci derrière ce mur humain. Les soldaderas sont en général considérées comme de moindre valeur que les chevaux ; ceux-ci voyagent à l’intérieur des wagons, tandis que les femmes doivent se contenter des places dangereuses sur les toits, sous les wagons ou sur les marchepieds des trains. Bien que le mot « soldadera » vient de soldada, la solde, la grande majorité des soldaderas ne sont pas rémunérées, leur travail est considéré comme du travail de ménage habituel. Et comme le travail de ménage, leur contribution à la Révolution est indispensable.

Herrera n’est cependant pas un cas unique. D’autres soldaderas combattantes sont passées à la postérité. Petra « Echa Balas » Ruiz est si habile dans le maniement du fusil et des couteaux qu’elle met en déroute l’armée fédérale à Mexico City et, par sa seule tchatche, sauve une femme d’un viol collectif. María Quinteras de Mera se bat tellement bien qu’elle dépasse le rang de son mari, également soldat dans l’armée de Villa. Par conviction, elle refuse d’être payée pour faire la révolution. Rosa Bobadilla combat avec succès dans 168 batailles. Angel/a Jiménez, une autre spécialiste des explosifs, se fait respecter en menaçant de tuer qui veut la séduire et atteint le rang de lieutenante. Señora Pimental libère son fils d’une prison, tuant deux gardiens. Amelia Robles Ávila combat dans la cavalerie de 1913 à 1918, joue un rôle politique dans les années post-révolutionnaires et reçoit en 1973 décorations et honneurs en tant que vétérane de la Révolution. Des observateurs, photographes et corridos (chants populaires) contribuent au mythe des soldaderas.

En 1917, Petra Herrera s’allie à Venustiano Carranza. Ce général révolutionnaire est plus ouvert aux femmes, les recrute activement pour ses troupes et cherche aussi leur soutien pour sa carrière politique. Il établit un fonds de pension pour les veuves de ses soldats. Elu président en 1915, il réalise des réformes sociales qui sont aussi des avancées pour les droits des femmes. Comme la guerre révolutionnaire s’approche de sa fin et que les hostilités diminuent en intensité et nombre, Herrera demande la promotion au rang de générale et une continuité de sa carrière militaire. Le général Castro l’élève au rang de colonel – seule reconnaissance officielle dans sa carrière et le rang le plus élevé accordé à une soldadera – et dissout son bataillon de femmes. L’histoire ne dit rien sur leur destin.

Valentina Ramirez, soldadera

La fin de Petra Herrera est également incertaine. Il semble qu’elle travaille dans un premier temps comme espionne-serveuse dans un bar à Jiménez. Une nuit, un groupe hommes commence à la harceler et insulter. Ils finissent par lui tirer dessus. Herrera survit à cette première attaque, mais quand les hommes apprennent qui elle est, ils reviennent pour la tuer. D’autres voix disent qu’elle est victime des feux croisés entre soldats fédéraux et révolutionnaires à Zacatecas. La légende veut qu’elle aurait formé une brigade de 25 000 femmes et vécu dans une campement où aucun homme ne pouvait entrer. La version la moins glorieuse la fait travailler comme simple serveuse à Ciudad Juárez.

Le manque d’informations sur la vie de Petra Herrera en dehors de son engagement militaire est symptomatique du statut des femmes avant et pendant la Révolution mexicaine. La contribution des femmes, que ce soit dans le camp fédéraliste ou révolutionnaire, était indispensable, mais mettait en question le rôle stéréotypé des femmes soumises. L’histoire, écrite par des hommes, se devait donc de banaliser les exploits des soldaderas et de romantiser leur engagement pour effacer la menace qu’elles représentaient pour le machismo dominant. En 1925, les femmes mexicaines sont bannies de l’armée. Mais l’expérience d’une plus grande liberté en tant que soldadera fait que nombre de femmes ne se contentent plus de la vie limitée par les attentes de genre. Ce n’est donc pas surprenant que l’image de la soldadera est souvent mobilisée dans des luttes féministes et chicanas.

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