L’insaisissable Chiomara

Plus on remonte dans le temps, moins on trouve des traces de femmes rebelles. Et quand l’une d’entre elles ne se laisse pas oublier, les sources divergentes la rendent floue et caricaturale. D’autant plus que ceux qui ont laissé ses traces font partie des vainqueurs de cette histoire et ont écrit plusieurs siècles après les fait. Nous ne pouvons que deviner quelle vie se cache derrière l’histoire de Chiomara, la femme qui tua son violeur.

Les Galates, peuple celte de Gaule, arrivent en Asie mineure au 3e siècle avant notre ère. Ils s’installent dans le nord de la Grand Phrygie, un haut plateau d’Anatolie centrale. Rapidement, les celtes se mélangent aux phrygiens et aux grecs qui y sont également présents. En -189, la région attire la convoitise de l’empire romain, et le consul Cnaeus Manlius Vulso mène ses troupes vers le mont Olympe où il emporte la bataille sur les Galates.

Chiomara ordonne le meurtre de son violeur

Comme il est de coutume, les soldats romains pillent et prennent des otages parmi les nobles, parmi lesquels se trouve Chiomara. Car les Galates, comme beaucoup de peuples celtes, avaient pour habitude d’aller à la guerre avec leurs femmes et enfants. Tite-Live, le premier auteur relatant ces faits, nous apprend que la demande de rançon pour Chiomara (d’un montant d’un talent attique) serait à l’initiative d’un seul centurion, qui était chargé de garder les otages et agit à l’insu de son chef. Chiomara est l’épouse d’Orgiagon (ou Ortiagon), un des plus puissants tétrarques des Galates, qui avait réussi à réunir les tribus galates pour lutter contre les Romains. L’historien grec Polybe lui attribue générosité, courage et savoir-faire militaire et économique. La rançon en or reflétera le statut social de Chiomara en tant que femme noble. En attendant la réponse, le centurion fait des avances sexuelles à Chiomara. Quand elle refuse, il la viole. Autre coutume, la responsabilité de cet acte est attribué à la « beauté exceptionnelle » de notre femme rebelle, non au désir de dominer d’un officier romain.

Les gens de Chiomara arrivent au point de rencontre près d’une rivière de frontière, avec la rançon en bonne et due ordre, et le centurion se met à compter l’argent. Pendant ce temps-là, Chiomara commande aux siens, par un signe ou en parlant dans leur langue, qu’ils lui tranchent la tête. Chose faite, elle apporte cette tête dans ses vêtements à son mari et la lui jette devant les pieds. Son mari, étonné, lui fait un reproche par rapport à son « infidélité » : « Femme, il est bien de savoir tenir sa parole. » Chiomara répond : « mais il est encore mieux qu’il n’y ait qu’un seul homme vivant qui ait partagé mon lit. »

Chiomara montre la tête tranchée de son violeur à son mari

Et c’est à peu près tout que l’on sait d’elle. Selon Tite-Live, elle aurait mené une vie « chaste et digne » pour maintenir son honneur sauvé par sa vengeance meurtrière. Il faut savoir que Tite-Live ne voulait pas écrire une histoire romaine objective, mais plutôt illustrer par cette même histoire des principes de morale chers aux Romains. Et une matrone romaine se devait d’être chaste et digne. Chiomara personnifie ainsi au même temps la vertu conjugale romaine et la sauvagerie des peuples « barbares », par son acte de vengeance. Car si dans la littérature romaine les femmes celtes pouvaient faire preuve de détermination et d’agressivité, tandis que les femmes romaines étaient perçues positivement si elles subissaient en silence, cette différence servait à établir la différence entre la culture civilisée romaine et les barbares et à justifier le projet impérialiste romain.

Mais Chiomara, a-t-elle vraiment existé ? Selon Des vertus des femmes de Plutarque, l’historien grec Polybe aurait rencontrée Chiomara et dit avoir été impressionné par son courage et son intelligence. Ce serait une rare source contemporaine qui confirme l’historicité de Chiomara.

Pour en savoir plus :


Avec le soutien de la COCOF - © 2009 Garance ASBL
© 2009 Garance ASBL - www.garance.be - info@garance.be