La moudjahida oubliée du « roman national » algérien

En ce mois de mai, nous vous présentons encore une fois le portrait d’une femme étonnante : une femme critique et lumineuse, drôle malgré les nombreux deuils qui ont parsemé sa vie et les souffrances de la répression. Voici Nassima Hablal.

Hablal est originaire de Mekla, en Kabylie, où elle naît en 1927. Adolescente déjà, c’est un voisin qui l’amène au militantisme et à la prise de conscience de la situation dans laquelle vivent les algérien.ne.s dans le contexte coloniale. C’est au début des années 1940. Ensuite, il y a les massacres de plusieurs milliers de personnes à Sétif en mai 1945. A Kherrata, les corps des jeunes insurgés sont exposés sur la voie publique durant une semaine, avec interdiction de leur donner une sépulture. Ces évènements contribuent à distiller le feu de la révolte chez la jeune Nassima, qui réussit ensuite à se faire engager au gouvernement général colonial, comme secrétaire. Parallèlement, elle fréquente un groupe d’étudiants de son âge. Un petit groupe de militant.e.s se constitue, déjà bien organisé.

Elle est une des premières femmes à rejoindre les mouvements des militant.e.s du Parti du Peuple Algérien où elle participe aux premières cellules de l’organisation féminine du parti. Ensuite, elle seconde quelques cadres politiques du FLN, dont Abane Ramdane, et sert également d’agente de liaison. En 1953, un jeune homme du groupe de Amara Rachid [1], une cellule qui s’active notamment dans les universités, la contacte. Hablal commence alors à rencontrer des militants français qui soutiennent l’indépendance algérienne et des chrétiens de gauche. Avec eux, elle entame une activité de travail social dans les bidonvilles algérois. Elle passe ses week-ends dans les quartiers défavorisés à soigner, vacciner, alphabétiser. « C’était un emplâtre sur une jambe de bois. La révolution vient de débuter et ses moyens étaient limités », étaient ses sentiments sur ces époques. Il faudra encore attendre quelques temps avant que le mouvement de libération prenne d’autres formes. Nous sommes en janvier 1955. Des militants sont libérés, dont Abane Ramdane que beaucoup appellent « l’architecte de la révolution », tellement il réussit à regrouper différentes tendances politiques au sein du FLN.

C’est en effet à Ramdane qu’est confiée l’organisation des réseaux du FLN à Alger où tout est encore au stade des balbutiements. Il s’est installé chez Hablal à Belcourt, à proximité du Jardin d’essais, dans la villa La Gloriette. Dans son foyer se tiennent les réunions, toute une série de personnes y passent, pour organiser la première zone autonome d’Alger. Rapidement, Hablal seconde Ramdane, un des cinq dirigeants du Comité d’exécution et de coordination du FLN. Elle tape les tracts du FLN, va chercher de l’aide matérielle auprès de sympathisant.e.s français.es, procure de fausses cartes d’identité aux membres du FLN, achemine des militants vers le maquis, prépare la Grève des huit jours de janvier 1957 [2], juste avant que le sort de l’Algérie française ne soit débattu à l’ONU en janvier 1957 [3], organise des « planques » car beaucoup des militants du mouvement de l’indépendance étaient interdits de séjour en Algérie.

Tout cela jusqu’à sa première arrestation. « Comme à de nombreuses reprises, il y eu ’une âme charitable’ » qui les a dénoncés, selon l’expression ironique de Hablal. A sa sortie, elle reprend de plus belle ! Plus tard, elle dira humblement qu’elle « était une militante ». Elle décide alors de rejoindre le syndicat UGTA, l’antichambre du FLN. Elle devient agente de liaison entre Abane et Aïssat Idir, qui doivent se voir le moins possible. En parallèle, elle participe au premier journal du FLN, El Moudjahid. Il fait à l’époque environ 70 feuillets. Elle en assure la frappe et le tire avec d’autres militant.e.s. C’est dans les locaux de l’UGTA que tout cela se fait, comme aussi la fabrication de bombes. Hablal tape également le journal de l’UGTA, L’Ouvrier algérien.

La police contrôle continuellement les militant.e.s. Sa deuxième arrestation a lieu le 21 février 1957. « Nous étions si proches du soulèvement. Nous nous étions préparés. Nous pensions que la lutte armée était imminente et que tout allait enfin commencer. Hélas, le secret a été éventé et tout s’est écroulé. Les français ont découvert l’organisation. Beaucoup de cadres ont été arrêtés, condamnés et emprisonnés. La déception était à la mesure de la catastrophe ». Hablal reste deux mois dans sept centres de torture, passant d’abord par la caserne des bérets bleus à Hussein Dey, puis El Biar, villa Sésini, Serkaji, El Harrach. Les tortures sont jusqu’àlors passées sous silence, mais Hablal décrit son supplice dans une lettre. Elle est torturée par les paras du général Jacques Massu5 puis condamnée à cinq ans de prison pour atteinte à la sûreté de l’État et emprisonnée en France. Elle dit avoir supporté l’incarcération qu’elle considère comme « une expérience », entre pudeur et ironie.

Dans cette période difficile, Ramdane est assassiné par des militants du FLN d’une autre tendance politique. Hablal se souvient de sa grande déception des conflits et des luttes internes mettant à mal le mouvement à cette époque. Elle a cependant la lucidité pour dire et redire que l’occupant s’est joué de ces dissensions internes pour casser le mouvement. Malgré tout cela, elle ne perd jamais espoir ni doute une seule seconde de son engagement. Nelly Forget, qui partage la cellule de Nassima Hablal durant une partie de sa détention, dit avoir admiré sa « grande liberté d’esprit ». Dans cette réclusion où leurs corps sont brisés, elles tentent de survivre. Nelly Forget raconte comment, sur le tapis multicolore qu’avait pu apporter la moudjahida, Hablal lui fait faire des voyages imaginaires. A travers ses mots, elles voyagent soudain à Fez ; portes ouvertes sur le monde qui leur permettent de tenir. Grâce à l’intervention de Germaine Tillion, elle reçoit un régime de détention plus souple. Lors de sa première permission, elle réussit, grâce aux réseaux FLN sur l’hexagone, à rejoindre la Tunisie où s’est installé l’exécutif du FLN. Elle reprend directement la lutte au sein des mouvements.

De nombreuses personnes rapportent le positionnement de Hablal face à l’usage de la violence. Elle dit assumer le recours à certains actes violentes, difficilement évitables vu le contexte de guerre et l’ampleur de la répression. Il faut faire face. Ce qui la dérange profondément, c’est d’en avoir fait des actes héroïques. Elle se prépare elle-même à un passage à la lutte armée et est fière du travail abattu par les maquisards, tout comme celui fait par les politiques, les militant.e.s qui allaient chercher des fonds, soigner les blessé.e.s, participer à des campagnes à l’étranger pour parler de la situation des Algériens.

Puis, l’Indépendance est proclamée le 5 juillet 1962. Ce jour-là, Hablal n’a pas le cœur à la fête. Son mari et elle sont inquiet.e.s déjà du tour qu’a pris la révolution. « Ben Bella n’avait pas participé à la guerre et le voici propulsé chef de l’Etat. Pareil pour son successeur Boumédiène." Elle ne cesse, jusqu’à ses derniers jours, de dénoncer cette prise en otage de la destinée algérienne par des individus assoiffés de pouvoir. Pour elle, il s’agit d’une trahison des espoirs portés par toutes ces années de militante, d’auto-organisation, de discussions, de rencontres. A chaque instant, ils ont tou.te.s les deux leur valise prête pour s’enfuir et éviter une nouvelle répression. Plusieurs fois, des ami.e.s les préviennent et ils évitent de justesse l’incarcération.

Après l’indépendance, elle est écartée des lieux de prises de décision. Hablal ironise là dessus : « La politique, à l’époque et dans ces circonstances, était une affaire d’hommes. Et encore, pas pour tous les hommes ! » Elle parle ouvertement des exactions du nouveau pouvoir de Boumédiène. « Nous attendions autre chose de cette révolution. » Elle savait que la libération de l’Algérie allait transformer les droits des femmes. Après la guerre, et même si les droits des femmes ne sont pas prioritaires, des acquis sont engrangés. Les combattantes n’hésitent alors pas à reprendre le chemin de la lutte lorsque la nécessité l’imposé. Les moudjahidate se retrouvent dans des mouvements féministes. Certes pas toutes, et pas si ouvertement nommées féministes. Par exemple, Hablal manifeste lors de l’adoption en 1984 du Statut personnel, le code de la famille, qui place toujours les femmes sous la tutelle des hommes, pères ou maris. Ou bien encore elle se trouve en première ligne lors des mouvements sociaux et des grandes manifestations pour plus de démocratie en 1988. Mais la Guerre civile algérienne vient briser toutes ces dynamiques dont il ne reste plus beaucoup d’héritières aujourd’hui.

Personnage principal du documentaire de Nassima Ghessoum 10,949 femmes, Hablal se montre comme une femme enjouée, drôle et coquette. Révolutionnaire, combattante, jeune femme fougueuse, mère, vieille dame un peu sourde, elle offre des visages divers et variés. Dès les premières minutes du film, l’héroïne chante dans sa cuisine avec légèreté. « J’aurais dû être chanteuse, j’aurais chanté des chansons politiques », s’amuse-t-elle. Tout au long du documentaire, elle partage plaisanteries ironiques, chants poétiques, recettes de cuisine et anecdotes savoureuses. La réalisatrice saisit des moments de grande sincérité, entre autres quand Hablal assume publiquement son athéisme. Elle l’explique volontiers à ses proches : « car si ce dieu est censé être bon, pourquoi laisse-t-il des humains vivre autant de souffrances ». « C’est une équation logique, c’est mathématique » s’amuse-t-elle à dire.

L’histoire a surtout gardé le nom de celles parmi les moudjahida qui ont fait des coups d’éclat (souvent des attentats). Alors que la plupart des femmes qui se sont engagées dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie - 10 949 en est le nombre officiel - y ont mené des activités similaires à celles de Hablal, qui parle ouvertement des sévisses qu’elle a subis en prison. Comme l’immense majorité des moudjahida, elle ne parlera pas des viols. Tempérament bien trempé, sa parole critique ne la quittera pas jusqu’au dernier jour. Elle est également une actrice importante de la transmission de mémoire sur ses nombreuses années de lutte, témoin notamment des rivalités au sein du mouvement. Une myriade de noms sont distillés tout au long de ses témoignages. Nassima Hablal, une parmi les 10 949, dont la plupart ont été oubliées par l’histoire officielle de la guerre et de ses héros.


Nassima Hablal s’en est allée en 2013, marquée par la mort de son fils Youssef. Le décès de la secrétaire du célèbre CCE est passé sous silence, pas de mention dans la presse ni aucune reconnaissance nationale officielle. Mais sans-doute elle-même ne l’aurait pas souhaité, disent ses proches, tant l’histoire de l’Algérie d’après l’indépendance l’avait déçue.

Pour en savoir plus :


[1A l’université d’Alger, il joue un rôle des plus importants et gagne la confiance de l’architecte de la révolution, Abane Ramdane. Il est l’un des initiateurs de la grève des étudiants, convaincu comme ses pairs de l’appel historique où on lira « avec un diplôme en plus, on ne fera pas de meilleurs cadavres. »

[228 janvier 1957. Des milliers d’algériens, structurés au sein de la fédération de France du FLN, observent une grève d’une semaine dans différentes villes de l’Hexagone. Le FLN appelle à cette grève, sous l’égide du Comité d’organisation et d’exécution, issu du congrès de la Soummam. Un des responsables souligne que cet évènement fut déclenché pour que le peuple algérien suive le FLN, d’autant que certains étaient dans l’expectative. Selon lui, ce fut une course pour rallier le peuple à sa cause. Les objectifs visés par cette action sont connus et sont écrits : la mobilisation générale de tout le peuple algérien, seul représentant authentique et exécutif, et l’élimination du clan messaliste, pour éviter la troisième force et démontrer à l’Assemblée générale des Nations Unies que les exigences d’indépendance et de souveraineté du FLN étaient celles de la nation entière.

[3L’ONU publie la Résolution 1012 sur la question algérienne, reconnaissant le droit du peuple algérien à l’autodétermination. Votée trois jours auparavant, lors de la 654e séance plénière de l’Assemblée Générale de l’ONU, cette Résolution stipule : « Ayant entendu les déclarations de diverses délégations et discuté la question algérienne, considérant la situation en Algérie qui cause beaucoup de souffrances et de pertes en vies humaines, exprime l’espoir que, dans un esprit de coopération, une solution pacifique, démocratique et juste sera trouvée par des moyens appropriés, conformément aux principes de la Charte des Nations unies ».


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