Une révolutionnaire kurde et féministe

L’histoire de cette femme est celle d’une révolutionnaire qui mena toute sa vie durant un double combat pour l’abolition du patriarcat et pour l’autonomie du Kurdistan, et qui comprit très tôt l’importance de ne pas hiérarchiser ces luttes.

Le Kurdistan est un territoire qui n’a pas d’Etat. Il se trouve dans les régions montagneuses du sud du Caucase, étendu sur quatre pays dont la Syrie, l’Irak, l’Iran et la Turquie. Sakine Cansiz (prononcer Sâkinè Jânseuz) est originaire de Dêrsîm (actuellement Tunceli, Turquie) ville située au nord du Kurdistan, dans la vallée du fleuve Munzur. On dit à Dêrsîm que beaucoup de révolutionnaires se sont abreuvés de son eau, à laquelle les gens prêtent des vertus de beauté et de pureté qui rendraient intègres et fortes celles et ceux qui la boivent. On dit des femmes de Dêrsîm qu’elles sont dures et vigoureuses tout comme l’environnement de la région.

Dès 1923, la Turquie est sous le pouvoir du président Mustafa Kemal Atatürk. Son régime nationaliste veut imposer une identité turque forte et balayer sur son passage les autres cultures et identités présentes dans le pays, dont celle du peuple kurde. En 1937, vingt ans avant la naissance de Sakine, Atatürk lance la colonisation et organise un massacre à Dêrsîm. Il fait déraciner les populations de villages entiers, ses milices enferment des gens dans des grottes et affligent aux femmes des viols et sévices sexuels. On raconte que certaines se sont jetées dans le fleuve Munzur pour y échapper. Atatürk rebaptise Dêrsîm sous le nom de Tunceli. La politique d’assimilation du régime interdit de parler la langue kurde locale, le kurmandji, et cherche a pérenniser la colonisation sur le territoire culturel et symbolique. Il offre aux hommes kurdes des postes dans l’administration, les institutions et l’enseignement. La résistance contre ce régime vient des femmes qui préservent plus leur identité. Les mères parlent le kurmandji à leurs enfants jusqu’à ce que les pères rentrent du travail. Sakine nait en 1958. Cette génération d’enfants assiste à ce conflit politique et culturel qui colonise jusqu’à leur famille, et est témoin de la résistance de leurs mères.

Sakine Cansiz, ca 20 ans
Photo de portrait en sépia. Cansiz porte une blouse blanche et un pull sombre. Elle regarde avec une expression sérieuse vers la droite.

A 20 ans, elle est militante ouvrière marxiste. Elle s’allie à Abdullah Öcalan et des universitaires kurdes, et ensemble ils créent un parti indépendantiste : le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Leurs valeurs sont socialistes, laïques et paritaires pour la construction d’une démocratie locale. Les seules femmes du parti sont toutes deux originaires de Dêrsîm. Un an après, en 1979, Sakine est arrêtée par la police turque pour son activité politique. Elle restera douze ans en rétention à Diyarbakir, prison la plus dure de Turquie. Les femmes kurdes y sont nombreuses. On leur fait subir des tortures et des humiliations pour qu’elles abandonnent leur cause, pour détruire les liens entre elles, on nie leur identité. Sakine n’a pas peur, elle devient vite un symbole de résistance pour les autres détenues car elle fait front à la dureté du pire bourreau et lui dit : « Si vous n’avez pas honte de taillader la poitrine d’une femme, moi en tant que révolutionnaire j’ai honte de crier devant vous ». Elle organise un réseau de camaraderie et de solidarités. Pour les autres, elle est celle qui transforme l’image de la femme kurde du passé se jetant des falaises pour échapper au viol en une femme capable de résister à l’oppresseur même en détention. Sakine est une source de force pour les prisonnières qui se rassemblent autour d’elle. On entend parler d’elle au-delà des murs de la prison car les mères, les soeurs, les épouses des autres détenus se font le relai de cet élan.

Sakine Cansiz après la prison
Visiblement marquée par la prison, Cansiz pose devant une fresque du PKK.

Lors de sa sortie de prison au début des années nonante, la situation politique a changé. Une femme kurde, Leyla Zana, a été élue au sein du parlement de la circonscription de Diyarbakir. Le mouvement indépendantiste kurde est entré en conflit armé avec l’Etat turc et a vu naître une guérilla qui opère dans les montagnes pour défendre le territoire. Suite à d’importantes pertes humaines et à la volonté des femmes kurdes de s’engager dans la lutte armée, celle-ci devient désormais mixte. A l’intérieur du PKK, Sakine insuffle sa volonté de l’égalité entre les femmes et les hommes en proposant de l’intégrer dans les esprits, les pratiques, les modes de vie : elle lutte contre la domination masculine y compris dans les instances de son propre parti. Elle s’allie à Leyla Zana et, avec des camarades de prison et de lutte elles créent ensemble un mouvement de femmes patriotique, pour faire entendre la voix des femmes, leur donner plus de visibilité, plus d’autonomie et plus de poids politique.

Elle rejoint un camp dans la montagne où se trouvent des armes et des combattantes depuis dix ans. Là, les femmes se réunissent pour constituer des unités militaires de défense féminine dont Sakine prend le commandement ainsi que d’autres bataillons mixtes. Puis elle compose une armée de 400 femmes. En non-mixité, elles se réunissent dans des grottes ou sous les arbres pour échapper à la surveillance des drones de l’armée turque. Elles construisent leur formation idéologique, et élaborent une science des femmes, la « jinéologie », à partir de leurs réalités de femmes, mais aussi étudient des féministes comme Rosa Luxemburg, Clara Zetkin et Emma Goldman. Elles déclarent que « la libération du Kurdistan passera par la libération de la femme, pas seulement kurde, mais de toutes les femmes du monde ». Abdullah Öcalan, alors président du PKK soutient sans faille cette volonté d’émancipation des femmes et dit à Sakine « Tu es plus courageuse et ambitieuse que moi ». Elle prend le nom de guerre de Sara.

Sakine Cansiz avec des soldates
Quatre jeunes femmes et Cansiz, toutes les cinq en uniforme militaire, sourient pour une photo de groupe.

Elle part dans les montagnes du Qandil – au nord de la frontière entre l’Iran et l’Irak – où se crée le Fief des Femmes Libres, rassemblant des kurdes originaires de Turquie, Syrie, Iran, Irak et de la diaspora. Elles continuent la lutte armée et s’organisent en totale autonomie, construisant leurs abris et la vie quotidienne collectivement. Ensemble, elles sont organisées, fortes et solidaires. Continuant de travailler à leur formation idéologique commune, elles éditent un journal et organisent des rencontres internationales de femmes. Elles organisent également des réunions d’éducation populaire féministes destinées aux hommes : ils y étudient pendant 9 mois l’histoire politique à partir d’un point de vue de femme, y comprennent en quoi la culture patriarcale est une culture générant des inégalités, des dominations et des violences.

Sakine co-fonde en 1995 l’Union des Femmes Libres du Kurdistan, mouvement qui se constituera en parti politique quatre ans plus tard sous le nom de Parti des travailleuses du Kurdistan puis Parti de la libération des femmes kurdes. Ces femmes ont l’ambition d’offrir un nouveau contrat social axé sur leur émancipation et leur sécurité, pour une société plus humaniste. Elles veulent éradiquer les violences conjugales et les féminicides, et préserver la société des dangers du fondamentalisme religieux.
Sakine continue aussi la lutte armée dans les montagnes, se déplaçant dans les zones de combats en Turquie, Syrie, Irak et Iran. En 1997, les Etats-Unis et plusieurs pays de l’Union européenne placent le PKK sur la liste des groupes terroristes en raison de son utilisation de la lutte armée pour créer un Kurdistan indépendant.

Sakine Cansiz, ca 2010
Cansiz pose devant un paysage enneigé. Elle porte des vêtements civiles d’hiver et un foulard sur ses cheveux pour les protéger contre la neige.

Sakine reçoit l’asile politique en France en 1998. De là, elle maintient son engagement en faisant un travail de lobby pour la cause de l’autonomie du Kurdistan et celle des droits des femmes. Arrive alors une période de plusieurs années d’accalmie des combats armés dans les territoires kurdes, puis une résurgence de ceux-ci dans les années deux-mille. Elle travaille alors en collaboration avec le commandement militaire du PKK se retrouvant dans les zones de combat, et elle transmet les informations sur les exaction de la Turquie, les arrestations arbitraires et les « meurtres non-élucidés ».

Après plus de trente ans de lutte politique acharnée, elle occupe une position politique stratégique et a un rôle clé dans la gestion du financement de la cause kurde en Europe. Elle est assassinée par un agent des services secrets turcs le 9 janvier 2013 dans les locaux du PKK de Paris, avec deux autres militantes kurdes, alors que des pourparlers en vue d’un processus de paix ont commencé entre la Turquie et le Kurdistan et que Sakine était sous protection policière. Son corps est rapatrié et inhumé à Dêrsîm, sa ville natale, après une cérémonie funéraire qui attire des dizaines de milliers de kurdes. Son assassin meurt en prison, ce qui empêche le procès d’avoir lieu et les commanditaires d’être mis à jour. Mais il est probable que des personnalités haut placées, même au sein du gouvernement turc, y soient à la source.

Pour en savoir plus :

  • Pierre-Yves Ginet, Elsa Le Penned : Femmes kurdes de Turquie. Editions Clara magazine, 2004.
  • Hamma Mirwaisi : Sakine Cansiz : The Murder of Three Kurdish Women in Paris. (disponible en ligne après inscription)
  • Kurdistan, la guerre des filles (documentaire)

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