Violences policières contre la marche Reclaim the Night

Revendiquer le droit d’investir l’espace public de manière autonome, sans permission d’un quelconque père, mari, grand frère... bourgmestre ou Etat, dénoncer les violences faites aux femmes et aux personnes trans dans l’espace public, tels étaient les objectifs d’une marche Reclaim the Night (revendiquer la nuit) qui a eu lieu ce samedi soir au centre-ville de Bruxelles. La preuve qu’en 2017, nous avons toujours et encore besoin de rappeler que le droit d’aller dehors sans être insultée, tripotée, harcelée ou tabassée n’est pas acquis nous a été livrée par... la police de Bruxelles.

Un groupe de 150 femmes et personnes trans a marché en chantant et scandant des slogans dans les rues du centre historique quand, au tournant d’une petite ruelle, un agent de police en civil les a agressées à coups de matraque. Sans provocation, sans raison, même sans se présenter en tant que représentant des forces de « l’ordre ». Evidemment, quand on est agressée soudainement par un inconnu, on se défend comme on peut. Ce qui, pour deux autres policiers en uniforme était la bonne excuse de considérer la manifestation, jusqu’alors paisible, comme « violente », donc à maîtriser violemment. Encerclement des manifestantes par des dizaines d’agents, arrestation administrative comme condition de pouvoir partir, insultes sexistes (« salope », « connasse », et on vous en passe) et violences physiques répétées. Bilan, de nombreuses blessées, dont un poignet cassé.

Nous les entendons déjà, les explicateurs et rassureurs de tous poils qui voudront nous faire croire que c’était légitime et nécessaire d’agresser verbalement et physiquement des femmes et personnes trans. Certes, depuis les terribles attentats de mars 2016, la Ville de Bruxelles aime moins que jamais les manifestations politiques au centre-ville. Rappelons toutefois que ce sont justement des manifestations pour les droits des opprimé.e.s de toute sorte qui contribuent à ce que la démocratie soit construite et la justice sociale faite. Dans le fond, on peut se poser la question sur ce qui est plus terrorisant et fondamentaliste : des femmes et personnes trans qui marchent et chantent pour le droit de se déplacer à leur guise sans être agressées, ou des policiers qui les font taire à coup de matraque ?

On nous dira aussi que la loi demande une autorisation de la police pour toute manifestation. Mais nous voyons pratiquement tous les week-ends des attroupements dans les mêmes rues, pour enterrer la vie de garçon, pour célébrer une victoire au foot, pour baptiser des étudiant.e.s, pour faire la fête. Ces attroupements-là ne sont pas encerclés, insultés et tabassés. Parce qu’ils sont « spontanés » et conformes à l’idéologie sexiste et consumériste dominante, ils ne sont pas reconnus comme les manifestations politiques qu’elles sont, mettant en scène une masculinité hégémonique et accaparant l’espace public de manière physique, visuelle, auditive et souvent aussi olfactive. Leur caractère intimidant pour les personnes qui ne font pas partie de ces groupes est accepté tacitement, les dégradations occasionnées sont mises sous le tapis, les violences qui peuvent avoir lieu envers des passant.e.s et des membres de ces groupes sont tues.

Mais attention, la manifestation avait « dégénéré », nous disent les médias. Seule pièce à conviction : certaines manifestantes auraient fait des graffitis. On ne sait pas combien, on ne sait pas le montant des dégâts matériels causés, mais on sait bien deux choses. Un : si un petit nombre commet des délits, cela ne justifie pas une intervention musclée contre tout le groupe qui est pris en otage par la police. Deux : des dégâts matériels ne légitiment pas l’agression physique, en tout cas pas dans un Etat de droit qui valorise plus l’intégrité physique des personnes que la propriété privée et qui réserve aux seuls tribunaux l’attribution d’une sanction. Même s’il s’avère véridique que des dégâts ont été causés, la réaction de la police était disproportionnée : elle a enfreint plus de droits légalement protégés que l’infraction de départ.

Depuis des années, les autorités publiques encouragent les femmes victimes de violence à aller porter plainte, que ce soit pour violences conjugales, agressions sexuelles ou harcèlement sexiste dans l’espace public. Depuis quelques années, la police bruxelloise fait des gestes d’ouverture envers la communauté LGBT+ pour que les victimes de LGBTophobie osent s’adresser aux services de police en cas de besoin. Mais comment attendre d’un agent de police qu’il prenne au sérieux une plainte pour des insultes sexistes s’il en profère en toute impunité dans le cadre de son travail ? Comment raconter des faits qui touchent à l’intimité de la victime à un agent de police qui pourrait avoir participé à cette intervention policière tout sauf respectueuse ? Comment porter plainte pour coups et blessures d’un partenaire violent, auprès d’un agent de police qui fait exactement la même chose envers des manifestantes ?

Une chose est sûre : la Ville de Bruxelles et sa police ont des réponses à apporter et surtout à changer pour pouvoir réparer la confiance détruite des mouvements féministes et des femmes et personnes trans. Nous, de notre côté, continuerons à travailler pour le droit de toutes les femmes, filles, personnes trans et autres groupes dominés d’investir l’espace public sur pied d’égalité, en toute sécurité.


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