Ouvrez les yeux pour « Ouvrir la Voix » !

C’est rare, extrêmement rare – presque inédit - de rencontrer un film qui donne exclusivement la parole à des femmes noires pour parler d’elles-mêmes, à partir de ce qu’elles choisissent de partager de leurs réalités et expérience. Amandine Gay, afro-féministe noire, après avoir été comédienne, a pris la mesure des frustrations qu’elle a subies dans son métier (on lui demandait systématiquement des rôles stéréotypés qui actionnent les clichés à propos des africains : pauvres, précaires, prostituées...). Elle a décidé de passer derrière la caméra pour réaliser Ouvrir la Voix, ce premier long métrage documentaire, afin de rendre visible les violences et discriminations vécues au quotidien par elle et ses paires.

Ce documentaire, elle l’a monté sans voix off, presque exclusivement en plans très rapprochés. Les choix politiques et esthétiques se renforcent les uns les autres et donnent à voir un projet de 122 minutes qui tient en haleine du début à la fin, tellement le ton est juste et les propos à graver dans les mémoires.
Même sans voix off, le documentaire a une écriture dans laquelle Amandine Gay est très présente : ce sont les questions qui la traversent qu’elle a posé aux vingt femmes qui ont répondu à son appel, des questions qui correspondent à son cheminement.

Ouvrir la voix, Amandine Gay a eu besoin de le réaliser pour faire un retour sur elle. Elle, une parmi les femmes noires, « celles qui ont tendance à disparaître » nous dit-elle lors du débat qui a suivi la projection le 17 décembre au cinéma des Galeries de Bruxelles. Un film pour entamer la réparation « des blessures de la mésestime de soi ». Un film aussi pour faire le deuil de la France et un retour sur son parcours : depuis le jour où elle découvre qu’elle est noire jusqu’à la question du départ de la France, en passant par la levée de quelques tabous, dont un arrêt sur le mot « noir », les clichés et stéréotypes que subissent les noires, ainsi que des polémiques et débats bien présentes qui enveniment les tensions entre les différents groupes sociaux : la question du foulard islamique ou celle du communautarisme, pour ne citer qu’une part infîme de ce qui est traité dans ce documentaire. Enfin, c’est aussi un avertissement aux jeunes filles noires : qu’elles puissent y gagner des prises de conscience et des outils de riposte.

Amandine Gay nous dit qu’il y a plusieurs auditoires à ce film, à la manière d’un conte. Le premier auditoire à qui ce film est dédié est celui de ses paires, les femmes noires (et en particulier les femmes noires en France) ; le deuxième cercle représente la communauté/les communautés des ces premières. Le troisième auditoire est celui des autres minorités. Et enfin, le quatrième est celui du groupe majoritaire. Un parcours, des étapes, plusieurs générations de femmes qui sont dans des pratiques et des endroits très différents, mais qui partagent les mêmes galères comment faire front aux violences et discriminations du quotidien, pour elles-mêmes ou pour leurs proches (petites soeurs, frères, enfants).

Ce documentaire a été fait en auto-production, à la fois de par la situation de fait mais aussi par pragmatisme (qui a permis une certaine liberté, y compris dans le parti pris esthétique). Aujourd’hui qu’il est projeté en avant-première un peu partout, chaque séance fait salle comble (voir plus que comble) alors que la CNC, grande institution du cinéma français, répond à Amandine Gay qu’il n’est pas possible de soutenir la diffusion de ce documentaire car il traite d’une « thématique de niche » (c’est-à-dire d’un thème trop spécifique pour être grand public). Combien y a-t-il de noir-e-s en France et en Belgique, pour qui ce film est un outil précieux ? Ceci dit, vu le succès du film, une boite de production et de distribution va être crée avec l’objectif de sortir le film en salle à l’automne 2017. En attendant, allez voir Ouvrir la voix, qui repasse à Bruxelles le 1er février au Bozar !


Avec le soutien de la COCOF - © 2009 Garance ASBL
© 2009 Garance ASBL - www.garance.be - info@garance.be