Hasta siempre, Comandante

Comment décrire la vie d’une femme qui est toujours apparue en public le visage caché sous une cagoule ? Car montrer son visage l’aurait surement exposée, elle et ses proches, à des représailles. Comandante Ramona est le nom de guerre d’une femme indigène tzotzil qui a milité jusqu’à sa mort dans l’EZLN, l’Armée zapatiste de libération nationale. Ce mouvement mexicain s’est insurgé contre la politique discriminatoire envers les populations indigènes, le libre marché et de nombreux autres systèmes d’oppression. Et Comandante Ramona était responsable, entre autres, de rendre l’EZLN plus représentatif des femmes et plus accessible pour elles.

Tout ce que l’on sait de sa vie avant sa militance est son année de naissance en 1959 quelque part dans l’Altiplano de Chiapas, un état dans le sud du Mexique. Comme de nombreuses autres femmes indigènes, elle gagnait sa vie maigrement dans l’agriculture et par la vente d’artisanat aux touristes. Les conditions précaires de la vie quotidienne, les discriminations et violences par les propriétaires des terres la poussent à la décision de joindre l’EZLN. Depuis les années 1980, des groupes d’insurgent/e/s s’organisent dans la jungle de l’Altiplano lacandonéen. Par la formation des paysan/ne/s, le travail à leurs côtés et la conscientisation des systèmes d’oppression, ces groupes mobilisent de plus en plus d’indigènes en recherche d’une vie digne. Le visage mondialement inconnu du EZLN (ce sont plutôt sa pipe dépassant de sa cagoule et son style poétique que l’on associe à cet homme) appartient au Subcomandante Marcos. Mais Marcos se trouve plus bas dans la hiérarchie zapatiste – ici, ce sont les indigènes mêmes qui sont leurs propres porte-paroles et libératrices/teurs.

Comandante Ramona

Comandante Ramona est probablement la plus connue des sept comandantes femmes du Comité clandestin révolutionnaire indigène, l’organe décisionnel le plus important de l’EZLN. Quand le 1er janvier 1994, l’EZLN organise des soulèvements simultanés dans sept villes stratégiques de Chiapas, elle mène les troupes à San Cristóbal, la capitale. Le but est de réclamer des droits fondamentaux pour la population indigène et de protester contre l’Accord de libre échange nord-américain qui entre en force ce jour-là. Déjà, organiser un soulèvement de gens armés de bâtons, faute de fusils et de munitions, avec relativement peu de mort/e/s est un exploit. De surcroît, Comandante Ramona présente la Loi révolutionnaire des femmes, qu’elle a co-rédigée, un manifeste de dix demandes pour la pleine égalité des femmes et des hommes. Droits économiques, reproductifs et sexuels, participation politique, santé et éducation et une interdiction des violences en font partie. Ainsi, les projecteurs des médias internationaux sont fermement braqués sur elle.

Le calme et la persévérance de Comandante Ramona impressionnent tout le monde. Petite, avec une voix douce, une cagoule et son huipil, une blouse traditionnelle brodée, elle devient vite le symbole de la révolution zapatiste. Les vendeuses d’artisanat produisent des poupées à son effigie, toujours avec un fusil ou un bébé comme accessoire. Sa transformation de vendeuse de rue en leader révolutionnaire inspire de nombreuses femmes vivant dans la pauvreté. Le combat ne dure que deux semaines et coûte 150 vies. Sous la pression militaire du gouvernement mexicain, l’EZLN se retire dans la jungle Lacandone où il continue à mobiliser et organiser les indigènes. Comandante Ramona voyage de village en village pour parler aux femmes de leurs droits et coordonne les pétitions des femmes pour les inclure dans le catalogue de demandes que l’EZLN présente au gouvernement mexicain. Parmi ces demandes : la construction de centres de crèches, maternités, ateliers et marchés pour artisanes, et des moulins où les femmes peuvent moudre le maïs, un travail qui leur prend sinon quatre heures par jour.

Mais à côté de son engagement zapatiste, Comandante Ramona mène encore une autre bataille, celle contre le cancer du rein. En 1995, après une campagne de récolte de fonds, elle bénéficie d’un don de rein, ce qui lui donne quelques années de plus pour réaliser ses rêves pour son peuple. Déjà l’année suivante, elle fait parler d’elle, car elle passe à travers des blocages du gouvernement qui tente d’isoler les zapatistes au Chiapas. Tandis que d’autres leaders zapatistes sont recherché/e/s par la justice, elle est libre d’inculpations et peut se mouvoir plus librement. Ainsi, elle quitte pour la première fois de sa vie sa montagne natale et arrive à Mexico City pour participer à la fondation du Congrès national indigène. Des activistes la protègent sur place contre une arrestation. Sous les appels « Ramona arrive, Zedillo [1] tremble » de 600 délégué/e/s indigènes et 100 000 sympathisant/e/s, elle lit un communiqué du EZLN sur la grande place de la capitale, visiblement affaiblie par la maladie.

Ramona et Marcos

De Mexico, elle repart à San Andrés de Larrainzar où se tiennent des négociations de paix qui aboutissent aux Accords de San Andrés sur les droits et la culture indigènes. Quelque mois après, le président Zedillo refuse de signer ces accords, et l’armée mexicaine mène une guerre d’intensité basse contre les communautés indigènes. Les années suivantes, l’EZLN fait plusieurs tentatives de faire valoir les Accords, sans succès. Comandante Ramona continue son engagement. En 1997, elle représente l’EZLN à la première rencontre nationale de femmes indigènes, « Construire notre propre histoire ».

Et elle a des choses à partager. Dans les zones de la jungle Lacandone contrôlées par l’EZLN, les femmes s’organisent pour une meilleure vie. Certaines choisissent la clandestinité pour lutter au sein de l’armée zapatistes, où elles représentent un tiers des troupes, taux de participation inouï pour des guérillas. Toutes apprennent à lire et à écrire, et les femmes qui n’intègrent pas le bras armé de l’EZLN s’organisent en collectifs de travail, de réflexion et de soutien mutuel. C’est surtout la Loi révolutionnaire des femmes qui sert de boussole pour leurs luttes, notamment par rapport à leur participation politique en tant que conseillères, coordinatrices et autres représentantes du mouvement. Ce n’est pas sans résistance des hommes qui doivent s’habituer à ce que les femmes ne se laissent plus faire, même pas par leurs compañeros de lutte. Pour Comandante Ramona, la libération des femmes se fait sur deux plans : dans les communautés indigènes, les femmes doivent surmonter leur subordination traditionnelle, et au niveau de la société, elles doivent lutter contre le racisme du gouvernement.

En 2001, l’EZLN organise une sortie jusqu’à Mexico City pour confronter le gouvernement au non-respect des Accords de San Andrés. Bien sûr, Comandante Ramona est de la partie. Sa popularité fait aussi peur, notamment au gouvernement mexicain qui tente à plusieurs reprises de diminuer son influence, entre autres en la déclarant morte. Quand on n’est connue que par une cagoule, c’est difficile de prouver le contraire, même par des apparitions en public. Les autorités se bornent en effet à insinuer qu’il s’agit d’une sosie...

Sa dernière apparition publique a lieu en septembre 2005 dans le cadre de l’Autre Campagne. Elle décède sur le chemin vers San Cristóbal, car à San Andrés de Larrainzer, où elle habite, il n’y a toujours pas d’hôpital, malgré de nombreuses promesses. Subcomandante Marcos suspend la campagne pendant quelques jours pour pouvoir participer à son enterrement. Le vrai nom de Comandante Ramona n’est jamais divulgué.

Des médias dans le monde entier font sa nécrologie. Peu après sa mort, elle apparait déjà dans des livres sur les femmes qui ont influencé l’histoire du Mexique. Et pour les femmes indigènes, elle est un modèle ; certaines la comparent à la vierge Marie, d’autres disent qu’elle avait « mucha enagua », c’est à dire beaucoup de cotillons, donc du courage. En 2007, l’EZLN organise une grande rencontre entre femmes zapatistes et du monde entier, et cet événement porte son nom. Comandante Ramona, présente.

Affiche Comandante Ramona


[1Président mexicain de 1994 à 2000


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