L’autodéfense féministe en Union européenne

La plupart des travaux scientifique sur l’autodéfense pour femmes est effectuée en Amérique du Nord. La grande exception était jusque aujourd’hui l’étude de Corinna Seith et Liz Kelly qui mettait en carte l’offre d’autodéfense féministe en Union européenne de 2003. Il était donc grand temps de revenir sur ce travail et d’examiner où l’autodéfense en est 13 ans plus tard. Le Parlement européen a commissionné Liz Kelly pour réaliser cette nouvelle étude qui a été mise en ligne fin novembre 2016. Sous le titre « Savoirs et savoir-faire : le rôle de l’autodéfense dans la prévention des violences faites aux femmes », Kelly nous propose un tour de horizon de la question.

Et il y a de quoi. Car malgré sa longue histoire (plus de 100 ans), l’autodéfense pour femmes a été négligée et mal comprise dans les politiques de lutte contre les violences. Une partie de la responsabilité pour cela est à chercher dans la méfiance du mouvement féministe des années 1970 qui s’est efforcé de rester indépendant de l’état et de ses agent/e/s – ce qui a donné naissance à l’autodéfense féministe moderne, mais a aussi entravé sa diffusion large et surtout son inscription durable dans les politiques de financement de la lutte contre les violences. Ce que cela signifie sur le terrain, Garance en est un exemple vivant : nous avons du nous battre pendant 15 longues années avant d’obtenir un financement de base qui nous permet, année après année, d’organiser des activités autour de l’autodéfense et de développer une perspective à long terme.

C’est pourquoi il est important de souligner les apports de l’autodéfense pour femmes, et plus spécifiquement de l’autodéfense féministe, à la prévention des violences. Kelly distingue l’approche féministe des approches « arts martiaux » plus traditionnels dans leurs messages et moins sensibles aux questions de genre. La revue de littérature permet de dresser une liste de standards minimaux qui définissent l’autodéfense pour femmes – que Garance remplit par ailleurs. Une approche féministe en autodéfense :

  • offre des informations correctes et une analyse sociétale des violences faites aux femmes et aux filles pour déconstruire les mythes sur le sujet
  • place la responsabilité de violence sur les auteurs, et non sur les victimes, pour déculpabiliser les femmes et les filles
  • explore la socialisation de genre et comment elle empêche les femmes et les filles de résister efficacement aux transgressions et aux agressions
  • ouvre un espace d’échange d’expériences et de validation de ces expériences des femmes et des filles
  • propose des outils de défense verbale et physique qui permettent d’interrompre des situations d’agression et d’échapper à la violence
  • s’adapte aux besoins des femmes dans toute leur diversité, notamment les filles, les femmes âgées, les femmes racisées et les femmes en situation de handicap
  • crée un espace de sécurité non-mixte, avec une formatrice femme
  • laisse le choix aux femmes et aux filles quand elles veulent résister, et comment, aux violences en fonction de leurs besoins et réalités de vie.

En plus de faire le tour des études évaluatives de l’autodéfense, l’analyse de Kelly inscrit cette pratique dans un cadre politique plus large. Ainsi, nous y trouvons plusieurs exemples où l’autodéfense pour femmes a été mentionnée par des décideur/e/s politiques dans les organisations internationales, de l’Union européenne et du Conseil de l’Europe à l’ONU. Plus intéressant encore que ces quelques références rares et précieuses est son analyse de la Convention d’Istanbul. L’Article 12 porte sur les obligations générales des états ratifiant la Convention en matière de prévention des violences. Même si l’autodéfense n’est pas nommée explicitement dans la Convention, elle s’intègre parfaitement dans cet article, notamment aux paragraphes 1 (promouvoir un changement des comportements socioculturelles des femmes et des hommes), 3 (tenir compte des besoins spécifiques des publics vulnérables) et 6 (viser l’autonomie des femmes).

Pour tout vous dire, Garance a coopéré de loin à cette enquête en fournissant des informations sur l’état de la recherche et sur les politiques belges en la matière. Ce n’est donc pas étonnant que les recommandations finales nous semblent un tout petit peu comme notre liste de voeux pour Noël. Nous aussi nous voulons plus de reconnaissance pour le rôle de l’autodéfense féministe dans la prévention des violences, et nous avons hâte de la voir figurer explicitement dans le prochain plan d’action national. Nous aussi voyons la nécessité de créer les conditions qui permettent à l’autodéfense féministe de se développer : du respect des espaces non-mixtes en tant qu’outil d’émancipation, via la création et le contrôle de standards de qualité pour écarter de la concurrence déloyale, jusqu’à une meilleure mise en réseau pour que les formatrices d’autodéfense, souvent isolées, puissent trouver du soutien et apprendre les unes des autres. Une attention particulière va d’ailleurs aux conditions de travail des formatrices d’autodéfense et à leur formation initiale et continue.

Pour que les institutions européennes commencent à balayer devant leur propre porte, Kelly conclut qu’elles devraient proposer des formations en autodéfense féministe à leurs personnels féminins, aux députées européennes et aux stagiaires. Chez Garance en tout cas, nous serions ravies de partager avec elles nos savoirs et savoir-faire en prévention des violences basées sur le genre.

Liz Kelly & Nicola Sharp-Jeffs (2016) : Knowledge and Know-How : the Role of Self-Defence in the Prevention of Violence Against Women. European Parliament, Directorate General for Internal Policies, Policy Department C : Citizens’ Rights and Constitutional Affairs, Women’s Rights & Gender Equality : Brussels.


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