Une lobbyiste infatigable

Les droits des femmes et des peuples indigènes, ainsi que la paix dans le monde, ceci fut le programme ambitieux de notre femme rebelle du mois. Jessie Mary Gray Lillingston est née en 1889, à Ranchi en Inde où son père est fonctionnaire britannique. Quand sa mère hérite d’une grande propriété dans l’état New South Wales, la famille s’installe en Australie. La petite Jessie reçoit une bonne éducation, d’abord avec une gouvernante, et puis dans un internat d’élite anglais. Un de ses loisirs est l’équitation, mais elle n’apprécie guère qu’on attend d’elle de monter en amazone. Dès que personne ne l’observe, elle se met en califourchon et monte comme un garçon. Encore en internat, elle rencontre des suffragistes qui influencent sa pensée. En 1906, elle retourne en Australie et s’inscrit au Collège des femmes de l’Université de Sydney où elle étudie les arts, est capitaine de l’équipe de hockey et s’engage pour le sport féminin. En 1911, elle participe à une conférence du Conseil international des femmes. En 1914, elle travaille comme volontaire à Londres dans un centre d’accueil pour des femmes arrêtées pour prostitution, et deux ans plus tard, elle fond l’Association pour l’hygiène sociale qui promeut l’éducation sexuelle et le planning familial.

A 26 ans, elle épouse Kenneth Street, un juriste qu’elle avait rencontré pendant ses études. Le couple aura quatre enfants. Mais ça ne freine guère l’activisme féministe de Jessie Street. Les organisations existantes la frustrent avec leur fonctionnement conservateur. Quand elle est présidente du comité de New South Wales du Conseil national des femmes en 1920, elle veut organiser des élections pour les mandats associatifs au lieu du système traditionnel de cooptation, mais cette initiative rencontre une vive résistance et elle démissionne. Par la suite, elle devient membre du conseil d’administration, puis présidente du Club féministe. Rebelote, quand elle propose une fusion avec l’Association des électrices, la Ligue des femmes et la Guilde de service des femmes pour créer une organisation féministe puissante, certains membres s’y opposent et elle démissionne à nouveau.

En 1929, elle fonde la United Associations of Women, une des associations féministes les plus influentes et radicales du pays. Entre 1930 et 1950, elle est présidente de l’UA, mais elle interrompt son mandat plusieurs fois pour laisser la place à d’autres féministes. Car sa mentore Bessie Rischbieth de la Fédération australienne des électrices lui a appris l’importance du soutien entre féministes pour développer les compétences de chacune. En pleine crise économique mondiale, l’UA lance une campagne pour l’égalité salariale. Jessie Street écrit alors : « Depuis l’abolition de l’esclavage, tous les hommes avaient le droit de vendre leur main d’œuvre au plus haut prix, mais on refuse aux femmes ce droit qui est pourtant le fondement même de la liberté humaine. » Ou encore : « Le résultat de ce système inéquitable crée de l’injustice sur tout les plans. D’abord, c’est injuste pour les travailleuses qui ne reçoivent pas le même salaire pour leur travail que les hommes ; puis cela met la travailleuse dans la position ingrate d’être considérée de la ’main d’œuvre bon marché’ avec comme conséquence la perte de dignité et de statut ; troisièmement, ce système est responsable pour le chômage masculin, car les femmes peuvent être employées pour un travail tout aussi efficace pour un peu plus que la moitié des frais ; une quatrième injustice est que cela crée la misère des familles où la femme est le seul soutien de la famille. »

D’autres sujets de campagne dans les années 1930 et 40 sont la participation des femmes à la prise de décision politique, l’égalité des femmes quant aux droits de nationalité et de la famille (garde des enfants, divorce, choix du domicile), l’inclusion des femmes dans l’équipe olympique australienne et le droit d’un travail rémunéré des femmes mariés. Jessie Street finance avec ses fonds personnels la création d’une ferme coopérative pour des chômeuses qui, à l’époque, n’ont pas accès aux allocations que reçoivent les chômeurs. Elle crée aussi un programme de formation qualifiante pour des femmes domestiques qui n’ont souvent pas d’autres options que le travail de servante, par manque de diplômes. Son activisme porte des fruits, souvent après des années d’efforts. En 1942, la fédération des syndicats adopte un programme pour l’égalité salariale, ce qui résulte en la création de la Commission pour l’emploi des femmes qui décide d’un salaire féminin entre 60% et 100% de celui des hommes, et 1947 voit l’abolition d’une loi interdisant aux institutrices mariées de garder leur emploi.

Aujourd’hui, on appellerait ses moyens d’action du lobbying. Elle écrit des lettres à l’éditeur, donne des conférences, organise des rassemblements, publie des brochures et des pamphlets, rencontre des politiciens, forge des alliances avec les syndicats et se met en réseau avec des féministes de par le monde. En 1944, elle propose un amendement constitutionnel pour l’égalité entre femmes et hommes qui est refusé. En parallèle avec son engagement féministe, elle s’investit dans le mouvement pacifiste. En 1930 et 1938, elle participe aux assemblées de la Société des nations à Genève. Lors de son voyage européen en 1938, elle visite aussi la Russie, où, constate-t-elle, « les femmes ont accès à toutes les professions à pied d’égalité ». A Vienne, elle est témoin de la persécution des juifs/ves par les national-socialistes, ce qui la motive à promouvoir l’émigration juive vers la Palestine et l’Australie ; en Australie, elle siège dans plusieurs commissions qui organisent l’immigration des réfugié/e/s.

Deux autres sujets sont au centre de son engagement pendant la Deuxième guerre mondiale : de un, la discrimination envers les femmes ayant des relations sexuelles avec des soldats – elles peuvent être arrêtées, examinées de force et incarcerées si elles ont des maladies sexuellement transmissibles ; de deux, la participation des femmes à la reconstruction - pour cela, elle organise en 1943 la Conférence pour la Charte des femmes australiennes qui réunit plus de 90 organisations féminines, où est adopté un programme de réformes à mettre en place après la fin de la guerre. Comme si ce n’était pas suffisant, elle est candidate au parlement pour le Parti du travail en 1943 ; malgré son statut socio-économique, elle est membre du parti depuis 1939. Elle échoue de peu (2%). Son opposant, Eric Harrison du Parti Uni d’Australie, est mauvais gagnant. Pendant le discours de concession du siège par Jessie Street, il lui tourne le dos et refuse de lui serrer la main.

Grâce à son engagement dans la Ligue des nations, elle est la seule femme dans la délégation australienne à l’Assemblée fondatrice des Nations unies à San Francisco en 1945. Déjà en amont de la conférence, elle envoie un télégramme au Secrétaire général qui sera diffusé à toutes les délégations : « Demande que Conférence internationale des Nations unies intègre au plans post-guerre principe d’égalité de statut, chances, responsabilités et récompenses pour hommes et femmes, et élimination de toute discrimination basée sur sexe. » Elle participe à la rédaction de la Charte des Nations unies et, avec son réseau international féministe, elle réussit à introduire le mot « sexe » dans la clause anti-discrimination, ainsi que la précision de l’article 8 concernant l’éligibilité des femmes et des hommes pour tous les mandats dans les organes de l’ONU. La Charte de l’ONU est le premier accord international à confirmer le principe d’égalité. Ce même réseau propose dans la foulée la création de la Commission de la condition de la femme, un organe clé pour le développement des politiques d’égalité au sein de l’ONU. Jessie Street en est la première vice-présidente, mais se heurte au climat politique de la Guerre froide qui freine l’élan de reformes. Elle veut analyser le travail de tous les organes de l’ONU, mais la Commission ne reçoit pas les ressources nécessaires pour ce faire. Par conséquence, Street crée des comités de soutien au niveau national et sillonne l’Australie pour mettre en réseau les groupes locaux féministes.

Jessie Street à une réunion de l'ONU

Vers la fin des années 1940, la Guerre froide fait paraître son engagement pacifiste sous un autre jour. Déjà pendant la Deuxième guerre mondiale, elle était présidente du Fonds d’aide et de soutien médical pour la Russie. Maintenant, tandis que l’Australie s’allie avec les USA, elle va en voyage d’étude en Union soviétique et se fait membre de plusieurs organisations d’amitié avec ce pays. On la soupçonne alors d’être communiste, et la presse l’appelle « Red Jessie ». Lors d’une conférence internationale, son ancienne mentore Rieschbieth entre publiquement en conflit avec elle. A la deuxième conférence pour la Charte des femmes australiennes, sa position de leader du mouvement est mise en question. De plus, quatre services secrets australiens la mettent sous surveillance (ce qui a au moins créé une archive importante sur sa vie). Déçue, elle se retire du mouvement féministe et du Parti du travail. Quand son mari est nommé juge à la Court suprême de New South Wales, elle choisit l’exil à Londres pour ne pas entraver la carrière de Kenneth. Elle voyage pratiquement en continu d’une conférence de paix à l’autre et intègre de nombreuses organisations pacifistes.

En 1956, la Société britannique contre l’esclavage la mandate pour établir un rapport sur la situation des aborigènes en Australie. Les droits des aborigènes sont parmi les revendications féministes depuis les années 1930 et sont un principe central de la Charte des femmes australiennes. Jessie Street visite des réserves aborigènes et rencontre des activistes. Elle suggère la création de la première association nationale aborigène, l’Amicale aborigène-australienne, et elle rédige un amendement constitutionnel qui donnera un statut égal de citoyen/ne aux aborigènes. Pour que cet amendement soit adopté, elle rédige de nombreux articles et rapports sur la situation des Aborigènes et elle lance une pétition pour le changement de la constitution australienne. Ses réseaux féministes, pacifistes et socialistes sont réactivés pour créer un environnement propice. La pétition se convertit en référendum, et celui-ci enlèvera définitivement toute référence discriminatoire aux aborigènes de la constitution ; les aborigènes deviennent citoyen/ne/s australien/ne/s à part entière en 1967.

Les années 1960 voient un retour définitif de Street en Australie. Elle diminue ses engagements, écrit ses mémoires (publiées sous le titre « Truth or Repose »), et si elle voyage encore, c’est pour voir des ami/e/s. Bien que son activisme l’a écartée souvent de sa famille, elle est toujours très proche de son mari. En 1970, elle décède après quelques mois à l’hôpital, où Kenneth lui rend visite tous les jours. Dans son testament, elle lègue 10 000 dollars à la Société d’amitié australienne-soviétique.

L’Australie a honoré cette féministe à plusieurs reprises après trois décennies d’oubli. Une conférence académique et une enveloppe commémorative de la poste australienne (la première en honneur d’une femme) donnent le signal de départ en 1989, à l’occasion du centenaire de sa naissance. La Bibliothèque nationale des femmes porte son nom, ainsi que le bureau du Commonwealth et un parc à Sydney où se trouvent plusieurs monuments en honneur de femmes australiennes. Le Jessie Street Trust, créé en 1989, récolte des fonds pour soutenir des projets dans les domaines qui lui tenaient à cœur, les droits des femmes et des aborigènes, le désarmement et la paix et la lutte contre les discriminations.

Pour en savoir plus :

  • Lenore Coltheart (ed.) : Jessie Street : A Revised Autobiography. The Federation Press, Sydney, 2004.
  • Heather Radi (ed.) : Jessie Street : Documents and Essays. Women’s Redress Press, Sydney, 1990.
  • Heather Radi : Jessie Street : A Short Biography by Heather Radi. Jessie Street National Women’s Library, Sydney, 2013.
  • Entretien radio de Jessie Street sur la conférence fondatrice de l’ONU

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