Voltairine de Cleyre

Libre penseuse, anarchiste, féministe radicale, initiatrice d’un enseignement libertaire, Voltairine de Cleyre est une figure importante de l’anarchisme nord étasunien des années 1900. Elle est l’autrice d’une œuvre foisonnante et a été une militante active de l’émancipation des femmes, pour l’abolition des prisons, pour l’action directe et contre le capitalisme. Son style très pragmatique qui met l’accent sur la pratique sur le terrain rend ses textes vivants et tout à fait en phase avec les préoccupations et les questionnements d’aujourd’hui.

Voltairine de Cleyre naît le 17 novembre 1866 à Leslie, dans le Michigan, dans une famille pauvre de la classe ouvrière, libre penseuse et abolitionniste. Sa mère est américaine et son père un français immigré aux Etats-Unis. Voltairine doit son prénom à l’admiration de celui-ci pour Voltaire. Dès son plus jeune âge, Voltairine se caractérise par une forte personnalité et une grande indépendance d’esprit. Lors du divorce de ses parents et malgré leurs idées politiques progressistes, elle est contrainte de rejoindre une école dans un couvent où elle développe un fort anticléricalisme et la détestation de toute organisation sociale verticale, interdictrice et soumettant ses membres à un ordre immuable.

Dès la fin de ses études, elle s’investit dans le mouvement libre penseur, principalement anti-catholique et anticlérical, donne des conférences et publie des articles pour des périodiques libres penseurs. Une suite d’événements vont influencer sa réflexion et son parcours. D’abord elle découvre le socialisme. C’est un véritable choc pour elle. Pour la première fois de sa vie, elle entend parler de moyens pour améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière qui prennent en considération les circonstances du développement économique.

Par ailleurs, la fin du 19e siècle et le début du 20e, sont marqués par de nombreux attentats revendiqués par des personnes qui se qualifient d’anarchistes. Il a été prouvé par la suite que dans de nombreux cas, il s’avérait seulement de personnes isolées qui revendiquait une cause anarchiste et qui n’appartenaient pas à un mouvement spécifique, mais l’amalgame a été fait et une véritable chasse aux militant.e.s commence alors, qui a mené à des arrestations et des procès virulents.

Dans ce contexte, un évènement spécifique fait évoluer les pensées politiques de Voltairine : suite à la pendaison en novembre 1887 de 4 anarchistes accusés à tort d’avoir posé une bombe au cours d’une émeute, attentat qui fit 7 morts, elle se revendique anarchiste à son tour. Ce procès des « martyrs de Chicago » s’est déroulé dans cette folie collective contre les anarchistes qui caractérise le début du 20e siècle à de nombreux endroits du monde. Elle écrira dans un essai autobiographique publié en 1914 : « jusque là, je croyais en la justice essentielle de la loi américaine, après cela, je n’ai jamais pu ».

Son cheminement de vie l’a, par la suite, amenée à côtoyer de nombreuses personnalités importantes de son époque, dont Emma Goldman qui l’estimait beaucoup malgré leur divergences d’opinion, l’une étant anarchiste communiste, l’autre individualiste. Mais Voltairine de Cleyre finit par renoncer à vouloir définir son anarchisme et devient alors porteuse d’un anarchisme sans adjectif, une faction qui se concentre sur l’harmonie entre les diverses factions et ne préconise rien au-delà de la conception de base de l’anarchisme comme idéologie anti-étatiste et anticapitaliste.

Elle s’oppose également à l’existence d’une armée en temps de paix, arguant que c’est l’existence même de l’armée qui rend la guerre plus probable. Une de ses idée est que toutes les personnes qui aiment la paix arrêtent de soutenir l’armée et que tous.tes ceux.celles qui veulent faire la guerre la fasse à leur propre frais et à leurs propres risques, que ni salaire ni pension ne soient octroyés à ceux qui choisissent de faire le commerce d’homicide.

Voltairine est anarchiste mais aussi féministe, et ce dès le début de son investissement dans la vie active. Elle co-fonde en 1892 la Ladies’ Liberal League, organisation de libres-penseuses. Très tôt elle interroge le carcan éducatif et social et la nature des relations entre les hommes et les femmes.

Dans son essai Sex Slavery, publié en 1890, elle condamne les idéaux de beauté qui encouragent les femmes à déformer leur corps et les pratiques éducatives qui forment de façon artificielle les enfants selon qu’ils.elles appartiennent à un sexe ou un autre. Dans cet essai, elle ne parle pas de prostitution mais bien des lois du mariage qui permettent aux hommes de violer leurs épouses en toute impunité. Elle compare les femmes mariées à des esclaves enchaînées qui reçoivent le nom de leur maître, le pain de leur maître, les ordres de leur maître et qui servent ses passions.

C’est dans ses textes que l’on peut le mieux découvrir Voltairine de Cleyre, notamment dans De l’action directe et Le mariage est une mauvaise action qui éclairent particulièrement et sa pensée, et son style. Dans le premier texte, tiré d’une conférence donnée en 1912, elle veut solder l’analogie faite entre action militante et violence (acceptée ici, sans être jamais encouragée, dans son ultime nécessité) et, ce faisant, en finir avec la caricature de l’anarchiste poseur.euse de bombes. C’est un éloge de l’acte militant. L’action directe n’est rien d’autre selon elle, qu’un acte élémentaire de citoyenneté, ce qu’elle énonce ainsi : « Toute personne qui a pensé, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, avoir le droit de protester, et a pris son courage à deux mains pour le faire ; toute personne qui a revendiqué un droit, seule ou avec d’autres, a pratiqué l’action directe. »

De l’action Directe, extrait [1] :

J’ai déjà dit que, parfois, l’action politique obtient quelques résultats positifs – et pas toujours sous la pression des partis ouvriers, d’ailleurs. Mais je suis absolument convaincue que les résultats positifs obtenus occasionnellement sont annulés par les résultats négatifs ; de même que je suis convaincue que, si l’action directe a parfois des conséquences négatives, celles-ci sont largement compensées par ses conséquences positives.

Presque toutes les lois originellement conçues pour le bénéfice des ouvriers sont devenues une arme entre les mains de leurs ennemis, ou bien sont restées lettre morte, sauf lorsque le prolétariat et ces ses organisations ont imposé directement leur application.

En fin de compte, c’est toujours l’action directe qui a le rôle moteur. Prenons par exemple la loi antitrust censée bénéficier au peuple en général et à la classe ouvrière en particulier. Il y environ deux semaines, 250 dirigeants syndicaux ont été cités en justice. La compagnie de chemins de fer Illinois Central les accusait en effet d’avoir formé un trust en déclenchant une grève ! Mais la foi aveugle en l’action indirecte, en l’action politique, a des conséquences bien plus graves : elle détruit tout sens de l’initiative, étouffe l’esprit de révolte individuelle, apprend aux gens à se reposer sur quelqu’un d’autre afin qu’il fasse pour eux ce qu’ils devraient faire eux-mêmes ; et enfin elle fait passer pour naturelle une idée absurde : il faudrait encourager la passivité des masses jusqu’au jour où le parti ouvrier gagnera les élections ; alors, par la seule magie d’un vote majoritaire, cette passivité se transformera tout à coup en énergie.

En d’autres termes, on veut nous faire croire que des gens qui ont perdu l’habitude de lutter pour eux-mêmes en tant qu’individus, qui ont accepté toutes les injustices en attendant que leur parti acquière la majorité ; que ces individus vont tout à coup se métamorphoser en véritables « bombes humaines », rien qu’en entassant leurs bulletins dans les urnes !

Lors d’une autre conférence prononcée à Philadelphie en 1907, elle aborde la question du mariage :

Le mariage est une mauvaise action : extrait [2] :

Aujourd’hui ce n’est ni au mariage civil ni au mariage religieux que je me réfère, lorsque j’affirme : « Le mariage est une mauvaise action. » La cérémonie elle-même n’est qu’une formalité, un fantôme, une coquille vide.

Par mariage, j’entends son contenu réel, la relation permanente entre un homme et une femme, relation sexuelle et économique qui permet de maintenir la vie de couple et la vie familiale actuelle. Je me moque de savoir s’il s’agit d’un mariage polygame, polyandre ou monogame. Peu m’importe qu’il soit célébré par un prêtre, un magistrat, en public ou en privé, ou qu’il n’y ait pas le moindre contrat entre les époux. Non, ce que j’affirme c’est qu’une relation de dépendance permanente nuit au développement de la personnalité, et c’est cela que je combats.
[…]
Dans le passé, il m’est arrivé de plaider de façon effusive et sincère pour l’union exclusive entre un homme et une femme, tant qu’ils sont amoureux. Et je pensais que cette union devrait être dissoute lorsque l’un ou l’autre le désirerait. À cette époque j’exaltais les liens de l’amour – et seulement ceux-là. Aujourd’hui, je préfère un mariage fondé uniquement sur des considérations strictement financières à un mariage fondé sur l’amour. Non pas parce que je m’intéresse le moins du monde à la pérennité du mariage, mais parce que je me soucie de la pérennité de l’amour.
Le moyen le plus facile, le plus sûr et le plus répandu de tuer l’amour est le mariage – le mariage tel que je l’ai défini. La seule façon de préserver l’amour dans la condition extatique qui lui vaut de bénéficier d’une appellation spécifique – sinon ce sentiment relève du désir ou de l’amitié –, la seule façon, disais-je, de préserver l’amour est de maintenir la distance. Ne jamais permettre que l’amour soit souillé par les mesquineries indécentes d’une intimité permanente. Mieux vaut mépriser tous les jours votre ennemi que mépriser la personne que vous aimez.

Ceux qui ne connaissent pas les raisons de mon opposition aux formes légales et sociales vont sans doute s’exclamer : « Alors, vous voulez donc en finir avec toute relation entre les sexes ? Vous souhaitez que la terre ne soit plus peuplée que de nonnes et de moines ? » Absolument pas. Je ne m’inquiète pas de la repopulation de la Terre, et je ne verserais aucune larme si l’on m’apprenait que le dernier être humain venait de naître. Mais je ne prêche pas pour autant l’abstinence sexuelle totale. Si les avocats du mariage devaient simplement plaider contre l’abstinence totale, leur tâche serait aisée. Les statistiques de la folie, et de toutes sortes d’aberrations, constitueraient à elles seules un solide élément à charge.
Non, je ne crois pas que l’être humain moralement le plus élevé soit un individu asexué, ni d’ailleurs une personne qui, au nom de la religion ou de la science, extirpe violemment ses passions. Je souhaiterais que les gens considèrent leurs instincts normaux, d’une façon normale, qu’ils ne les gavent pas mais ne les rationnent pas non plus, qu’il n’exaltent pas leurs vertus au delà de leur utilité véritable et ne les dénoncent pas non plus comme les servantes du Mal, deux attitudes très répandues en ce qui concerne la passion sexuelle.

En bref, je souhaiterais que les hommes et les femmes organisent leurs vies de telle façon qu’ils puissent être toujours, à toute époque, des êtres libres, sur ce plan-là comme sur d’autres. »

Voltairine est morte prématurément d’une méningite à l’âge de 45 ans en 1912 à Chicago.

Pour en savoir plus sur les œuvres et la vie de Voltairine de Cleyre :


[1Cette conférence a été prononce à Chicago le 21 janvier 1912, soit quelques mois seulement avant la mort de Voltairine. Elle a ensuite été publiée sous la forme d’une brochure par la Mother Earth Publishing Association. Traduction d’Yves Coleman.

[2Débat sur le mariage organisé par la Radical Liberal League de Philadelphie, le 28 avril 1907. Traduction d’Yves Coleman


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