WAVE - la vague continue !

Du 19 au 21 octobre a eu lieu à Berlin la conférence annuelle de WAVE , le réseau Women Against Violence Europe dont Garance fait partie. En 2016, Berlin a été la ville hôtesse de cet point d’orgue dans l’année féministe, et quatre fédérations allemandes (bff , Frauenhauskoordinierung , ZIF et KOK ) ainsi que le centre d’intervention berlinois contre les violences conjugales BIG <http://www.big-berlin.info> ont co-organisé cette événement. Comme chaque année, le programme était vaste et permettait de faire avancer la réflexion et l’échange des pratiques. Cela s’est soldé dans une participation plus importante que prévue au départ, avec 450 personnes à la première journée ouverte au grand public et plus de 200 personnes les autres deux jours réservés aux membres de WAVE. Deux sujets traversaient nombre de panels et ateliers : la Convention d’Istanbul et l’accès des femmes réfugiées aux services et aux droits.

Du côté de la Convention d’Istanbul, on a appris que le processus d’évaluation des efforts gouvernementaux pour combattre les violences faites aux femmes se fera en deux temps. Le premier rapport à soumettre par les pays ratifiants (actuellement 22 pays y inclus la Belgique) doit établir un constat de base à travers tous les sujets touchés par la Convention, tandis que les rapports suivants seront consacrés à des sujets plus spécifiques, déterminés par le comité d’expertes GREVIO qui doit surveiller sa mise en pratique. Bridget O’Loughlin, la secrétaire générale de GREVIO, a fait d’ailleurs savoir que les expertes allaient visiter chaque pays à évaluer et que les rapports alternatifs des ONG étaient très appréciés. La ratification de la Convention par l’Union européenne est actuellement à l’examen au Conseil, mais pour aboutir, des mobilisations au niveau national seront certainement nécessaires, nous a appris Ulrike Lunacek, vice-présidente du Parlement européen. Que ce n’est pas chose facile nous relate Sylwia Spurek du Bureau de l’ombudsman de la république polonaise, car l’extrême-droite s’est saisie du débat sur la Convention pour désigner tout effort pour l’égalité comme un danger pour la tradition, la famille et la maternité. Ce débat a culminé début octobre en un avis d’experts juridiques comme quoi la Convention serait anticonstitutionnelle. La Pologne est aussi le seul pays qui bloque activement la ratification de la Convention par l’Union européenne.

Un premier constat sur l’impact de la Convention indique que les pays ratifiants montrent une tendance à criminaliser plus de formes de violence envers les femmes qu’auparavant, à mettre en place des organes de coordination nationale et à organiser des initiatives de formation pour les professionnel/le/s à large échelle. Mais ces avancées ne sont pas distribuées également dans tous les pays. Perihan Meşeli de Mor Çatı nous a expliqué que, malgré une nouvelle loi turque contre les violences faites aux femmes, les mentalités traditionnelles dominent le pays et empêchent la mise en pratique de la loi. De plus, le non-accès aux services de 3 millions de réfugié/e/s de Syrie, Iraq et Afghanistan, la répression politique suite au soulèvement du PKK et du coup d’état raté et l’impunité des violences et la difficulté d’obtenir un divorce rendent le travail des associations féministes extrêmement difficiles. Carole Hagemann-White, chercheuse allemande, a rappelé que la responsabilisation des gouvernements ne doit pas se solder par une mise à l’écart de la société civile. Car c’est grâce aux associations que des problèmes non résolus sont rendus publics et que des approches innovatrices sont développées. Pour une politique globale de lutte contre les violences, les autorités publiques et les associations doivent coopérer sur pied d’égalité, les premières pour établir des droits standardisés et les dernières pour être à l’écoute des besoins individuels des citoyen/ne/s.

Les migrations, choisies ou forcées, étaient également au centre des débats. L’Agence européenne pour les droits fondamentaux mène actuellement une enquête dans tous les pays membres de l’Union européenne sur les discrimination et les violences envers les musulman/e/s. En attendant les résultats complets en 2017, Joanna Goodey a déjà annoncé un constat majeur : les femmes portant le hijab sont disproportionnellement victimes d’agressions et les crimes de haine islamophobes se concentrent sur elles. La crise de l’accueil des réfugié/e/s en Europe a encore plus mis en évidence les nombreux obstacles que les femmes victimes de violence – avant leur fuite, pendant le trajet ou même une fois arrivées en pays « sûr » - doivent surmonter pour faire valoir leur droit à la sécurité. Jennifer Kamau de International Women’s Spaces a convaincu le public de la nécessité des femmes réfugiées de s’organiser entre elles pour se soutenir et avancer ensemble. Nivedita Prasad de l’université Alice Salomon a invoqué notre responsabilité à nous toutes d’éliminer le racisme dans les espaces féministes. La pensée coloniale continue à diviser les femmes entre un « nous » et un « elles » et à servir de terreau fertile pour nier des droits aux femmes racisées. La rapporteuse spéciale de l’ONU sur les violences faits aux femmes, Dubravka Simonovic, a rappelé que la Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination de l’ONU, CEDAW « s’applique dans tous les camps pour réfugié/e/s à travers l’Europe » et que des plaintes individuelles ou collectives peuvent être déposées auprès du Comité CEDAW.

Pour la première fois, les participantes venant de 36 pays européens ont pu profiter d’un programme parallèle de self-care (prendre soin de soi), élément crucial pour un mouvement durable contre la violence. Par ailleurs, on a appris que l’Institut européen pour l’égalité de genre EIGE fera une estimation des risques par rapport aux mutilations génitales féminines, entre autres pour la Belgique. Vital Voices, une ONG américaine, vient de lancer un fonds d’urgence pour les femmes victimes de violence extrême. En 2017, la Commission européenne mettra des budgets supplémentaires à disposition pour financer les organes d’égalité nationaux (en Belgique, l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes). Et l’Eurobaromètre de novembre 2016 portera sur les violences basées sur le genre.

La sociologue anglaise Liz Kelly a fait réfléchir l’assistance sur l’éthique dans le travail avec les femmes victimes de violence. Elle critique le discours du risque (évaluation du risque, gestion des risques etc.) dominant même dans nombre d’associations féministes. Ce discours instaure une hiérarchie des besoins et des femmes méritantes ou non. En conséquence, le risque élevé devient un seuil à atteindre pour une intervention, ce qui privilégie les violences physiques et sexuelles par rapport au contrôle coercitif qui est pourtant l’élément clé des violences faites aux femmes. On voit de plus en plus souvent le partage d’informations entre professionnel/le/s sans le consentement de la victime et en même temps l’absence dans nos colloques, groupes de travail et autres lieux de réflexion, des femmes victimes. Liz Kelly nous invite en tant qu’intervenant/e/s féministes à analyser les questions éthiques inhérentes au pouvoir du savoir, de l’appartenance et des ressources. Car, dit-elle, « la sécurité n’est pas suffisant. Ce que nous voulons, c’est l’émancipation, la liberté. » Des débuts de réponses à ces questionnements ont été publiés lors d’un projet de recherche européenne.

Garance était bien sûr présente à Berlin. Depuis plusieurs années, nous proposons un atelier d’autodéfense féministe aux activistes venant de tous les coins de l’Europe. C’est l’occasion pour elles de faire connaissance avec cet outil de prévention, de renforcer leurs capacités d’action et de respirer et bouger au milieu de trois journées très chargées en informations et en réflexions. Cette année-ci, cet atelier a attiré 23 femmes, certaines venant de pays où l’autodéfense féministe n’existe pas (encore). A notre initiative, le programme de cette année-ci a aussi inclus, pour la première fois, un atelier sur la prévention primaire des violences faites aux femmes. Sous le titre « Tout le monde en parle, mais peu se fait – comment changer cela ? », notre directrice Irene Zeilinger a fait le tour d’horizon sur ce qui marche ou non en prévention primaire et a posé des balises pour l’avenir. Changer de langage et seulement appeler « prévention » ce qui diminue réellement les violences faites aux femmes est un premier pas pour rendre visible le manque criant d’initiatives de prévention primaire. Son introduction générale a été complétée par la présentation de deux projets allemands intéressants, StoP à Hambourg (« quartiers contre la violence conjugale ») et Warnsignale « signaux d’alarme ») en Rhénanie-du-Nord-Westphalie.

C’était, une fois de plus, une conférence WAVE intéressante, riche et épuisante. La bonne nouvelle pour les lectrices/teurs belges : en octobre 2017, la prochaine conférence de WAVE aura lieu à Bruxelles. Cela rendra les débats, échanges et ateliers d’autant plus accessibles pour toute personne ou association qui veut faire partir de ce mouvement contre les violences faites aux femmes. Nous vous tiendrons évidemment au courant de la suite. Au revoir, WAVE, en 2017 à Bruxelles !


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