Socialiste, féministe, communarde

Victoire Léodile Béra naît en 1824 dans une famille de la bourgeoisie terrienne du Poitou qui a gravé les échelles de l’hiérarchie sociale par son investissement dans le secteur judiciaire. Son grand-père avait participé à la révolution française pour devenir procureur sous l’Empire, son père fut d’abord notaire, puis juge. Sa mère applique rigoureusement les règles catholiques pour organiser son ménage. Victoire reçoit l’éducation habituelle pour une fille de famille aisée et cultivée. Elle est studieuse et sérieuse et lit beaucoup, manifestant plus tard un savoir quasi encyclopédique. L’idée d’un mariage l’ennuie, et elle refuse plusieurs demandes. L’écriture, pour elle, est d’abord une soupape, un jardin secret, essentielle à son identité et son bien-être, mais elle deviendra vite une arme.

Photo de famille

En 1851, après le coup d’état de Napoléon III, elle suit son financé, le journaliste républicain Grégoire Champseix, condamné pour délits de presse en tant que dissident, en exil en Suisse où ils se marient. Le couple, très amoureux, vit du salaire de Grégoire d’abord comme enseignant, plus tard, comme journaliste. Deux ans après leur mariage naissent des jumeaux, André et Léo Champseix. C’est Grégoire qui familiarise Léodile avec les principes du socialisme qu’elle complète avec celui qui marquera dorénavant tous ses engagements : combattre le capitalisme nécessite l’émancipation des femmes. En 1859 paraît sous le pseudonyme André Léo le premier roman de Léodile Champseix, Une vieille fille. Son deuxième livre, Un Mariage scandaleux, paraît en feuilleton dans Le Siècle (le roman sera publié en volume en 1862) et connaît un certain succès. Les deux romans dénoncent l’inégalité dans le mariage.

En 1860, la famille revient à Paris, et l’année suivant paraît le roman Un divorce. En 1863, la famille déménage dans un nouvel appartement à Paris. La même année Grégoire meurt et André Léo doit désormais subvenir seule aux besoins de la famille. Elle décide de gagner son pain grâce à sa plume et écrit des romans, ainsi que des reportages et éditoriaux pour des journaux progressistes. Ses romans traitent de la discrimination des femmes, notamment dans l’éducation. Ses héroïnes se trouvent en décalage avec les normes sociales, comme par exemple Edith dans Les Deux Filles de M. Plichon (1864). Léo démontre par ses personnages que les femmes peuvent être fortes, capables, autonomes... si la société ne les limite pas à chaque moment de leur évolution, par leur éducation, l’institution du mariage, l’inégalité au travail.

Portrait d'André Léo

A côté de son travail d’écriture, et étroitement lié à celui-ci, est l’engagement politique de Léo. A sa maison, un cercle illustre de personnes protestantes, franc-maçonnes et autres socialistes se réunit régulièrement. Elle se fait membre de l’Association Internationale des Travailleurs, mieux connue sous le nom Première Internationale, fondée en 1864 à Londres pour réunir les mouvements ouvriers de différents pays. Sa carrière de reporter commence alors. En 1867, dans une série de reportages pour La Coopération sur le travail, elle demande la création d’associations d’ouvrières du textile. Elle écrit aussi pour L’Egalité, journal de la Première Internationale, mais ses espoirs d’y trouver un espace pluraliste qui permette l’expression de différentes opinions sont déçus.

Elle co-fonde la Société de revendication des droits de la femme en 1869. C’est la première association féministe française. Les membres fondateurs sont d’éminentes féministes comme Paule Mink, Louise Michel, Eliska Vincent, Caroline de Barrau et Maria Deraismes, ainsi que des allié/e/s comme Elie Reclus, Noémie Reclus et Marguerite Simon. Comme les positions politiques des membres diffèrent – plusieurs sont socialistes, d’autres anarchistes et encore d’autres des républicains modérés - le groupe décide de se concentrer sur l’amélioration de l’éducation des filles. Avec Paule Mink, elle fond la Société fraternelle de l’ouvrière, une organisation mutualiste selon les principes de Proudhon. La même année, elle crée un journal, Le Droit des femmes.

André Léo, années 1860

La Femme et les moeurs. Liberté ou Monarchie. est sont plus important œuvre féministe ; il paraît en 1869. Léo s’y oppose aux thèses misogynes de Proudhon, Bakounine et d’autres camarades. Le sous-titre est un programme : la soumission attendue des femmes n’est qu’un trait monarchique et comme tel inconciliable au principe révolutionnaire de liberté. Selon Léo, Proudhon (qui avait pris position contre le suffrage universelle des femmes) et Michelet insultent les femmes dans leurs traités, la Révolution n’a rien apporté aux femmes, et les hommes n’arrivent pas à être logiques et cohérents quand il s’agit de l’égalité entre les femmes et les hommes. Car « par la servitude morale qu’on lui impose en la déclarant faite pour l’homme, et non pour elle-même ; née pour le dévouement ; annexe, accessoire, de l’être principal ; en lui ordonnant la soumission, en la privant par conséquent d’initiative et de responsabilité, on l’a frappée d’incapacité morale – on en a fait un objet. » Léo attaque de front les savoirs experts de son temps, les définitions médicales et scientifiques des femmes comme êtres faibles physiquement, intellectuellement et psychologiquement. La libération des femmes est nécessaire pour une société plus égalitaire : « Non la femme n’est pas une chose, un pur réceptacle. Elle pétrit son enfant de ses sentiments et de ses idées comme de sa chair ; esclave, elle ne peut créer que des esclaves. »

Avec Noémie Reclus, elle envisage d’ouvrir une école laïque pour filles avec de grands noms parmi els enseignantes : Elisée Reclus en géographie, Aristide Rey en histoire naturelle, Paul Lacombe en histoire. Mais la guerre avec la Prusse et le siège de Paris leur met des bâtons dans les roues. Léo s’engage dans le comité de vigilance de Monmartre. Elle organise une pétition de grâce pour les blanquistes condamnés à mort, défend une organisation non-autoritaire et est déléguée à l’Hôtel de Ville avec Louise Michel. Dans son arrondissement, elle travaille pour les pauvres, les femmes sans ressources et autres réfugié/e/s. A la capitulation de Paris, elle va en province, en Poitou, pour donner des conférences sur la défense de Paris qui voulait continuer la résistance. Quand la Commune est proclamée le 18 mars 1871, elle retourne à Paris où elle préside la Commission féminine de l’enseignement, s’engage à l’action sociale et organise avec Louise Michel, Paule Mink et d’autres féministes une Union des femmes pour la défense de Paris et les soins au blessés, tandis que ses deux fils sont, à 17 ans, volontaires pour la défense de Paris. L’Union des femmes veut plus qu’un rôle dans la défense de Paris. Sur son programme figurent le droit des femmes au travail et à un salaire égal, l’autogestion au travail, la reconnaissance des unions libres et la séparation d’église et état dans l’enseignement et les hôpitaux.

Portrait d'André Léo

Son activité journalistique s’accentue encore pendant la Commune de Paris. Avec Benoît Malon, un militant avec qui elle vivra en union libre à partir de 1872, elle fonde le journal socialiste La République des travailleurs, écrit également pour La Sociale, La Commune et Le Cri du peuple dont elle a co-fondé l’un ou l’autre. Pour elle, il est nécessaire que les ouvriers et les pauvres des régions rurales se réunissent pour changer le monde. C’est pourquoi elle publie Appel au travailleur des campagnes avec un tirage de 100 000 exemplaires, un des textes politiques les plus importants de la Commune : « Frère, on te trompe. Nos intérêts sont les mêmes. Ce que je demande, tu le veux aussi. [...] Ce que Paris veut, en fin de compte, c’est la terre au paysan, l’outil à l’ouvrier, le travail pour tous. » Ses positions politiques sont tranchées : oui à la lutte armée contre les Versaillais, non à la fermeture des journaux d’opposition, la liberté de presse étant un fondement de la démocratie comme elle l’entend. « Si nous agissons comme nos adversaires, comment le monde choisira-t-il entre eux et nous ? » Car elle n’hésite jamais d’analyser l’actualité et réclame le droit de dire la vérité, même quand celle-ci est inconfortable. Et partout et toujours, son engagement féministe : « Croit-on pouvoir faire la Révolution sans les femmes ? Voilà 80 ans qu’on l’essaie et qu’on n’en vient pas à bout » (dans La Révolution sans la femme, un règlement de compte avec le sexisme du générale Dombrowski).

Quand le 21 mai, les troupes versaillaises entrent dans Paris, commence la répression brutale de la Commune, la Semaine Sanglante, qui se soldera avec 30 000 communard/e/s fusillé/e/s. André Léo se réfugie chez une amie rue de Montmorency, Pauline Prins. Pendant deux mois, elle vit cachée dans une chambre de bonne. Prins peut lui procurer un faux passeport pour la Suisse. Léo lui confie l’école qui lui tient tellement à cœur. En septembre, elle participe avec d’autres communardes au congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté où elle prend la parole pour dénoncer toutes les guerres comme des guerres contre les pauvres, à l’exemple de la Commune. Ce discours, chahuté et interrompu au congrès, sera publié sous le titre La Guerre sociale, une histoire de la Commune. Elle dénonce l’autoritarisme de Karl Marx dans des articles dans La Révolution Sociale et Le Réveil intérieur. Cela lui attire les foudres des communistes qui l’insultent et la traitent de socialiste bourgeoise. Car dans la Première Internationale, la tension entre les marxistes qui veulent s’organiser de manière centralisée et créer des partis politiques pour participer aux élections, et les anti-autoritaires anarchistes autour de Bakounine s’accentue. En 1871, les antiautoritaires adoptent des statuts d’une structure autonome critiquant le conseil général, et en 1872, Bakounine est exclu de la Première Internationale. Des délégations anglaise, belge, espagnole, française, italienne, néerlandaise et suisse se fédèrent l’année suivante dans l’Internationale antiautoritaire. Cette scission, ainsi que la répression violente de la Commune, affaiblissent la Première Internationale qui disparaîtra en 1877, suivi quelques années après de l’Internationale ouvrière. Ce sectarisme n’intéresse plus guère André Léo pour qui c’est la souverainté individuelle qui prime. Si elle s’engage, c’est à ses propres conditions.

Elle voyage plutôt pour militer, écrire et étudier la condition des femmes. En 1878, elle quitte Malon et s’installe en Italie, à Formia, avec un de ses fils qui y a acheté un domaine agricole où ils mettent en pratique les principes de la nouvelle agriculture. Ce sera un vrai « chez soi » et refuge après ses nombreuses pérégrinations. Cette dernière période de sa vie sera plus calme et isolée, car elle ressent de l’hostilité dans les mouvements où elle s’etait engagée. Les communistes et les anarchistes lui en veulent de refuser la soumission de la cause féministe à la Révolution. Les communard/e/s sont deçu/e/s des critiques des violences de la Commune qu’elle a formulées dans La Guerre sociale. Elle-même prend ses distances avec le mouvement féministe qu’elle perçoit comme ayant trahi la Commune.

Tombe de André Léo au cimetière d'Auteuil

Les années qui suivent l’amnistie des communard/e/s, en 1880, sont marquées par de multiples allés-retours entre Formia et différents endroits de France. Elle écrit pour la revue L’Ordre social un article qui compare le code français et le code italien, plus favorable au statut des femmes. Ses deux fils décèdent, Léo en 1885 et André quelques années plus tard en 1893. La même année, elle se rend au chevet de Malon et s’installe de nouveau à Paris. Pendant tout ce temps, elle continue à écrire, pièces de théâtre, collections de contes, romans, articles. Sa dernière œuvre, Coupons le câble, marquée par un anticléricalisme et antiroyalisme radical, prévoit la séparation entre état et église qui entrera en force cinq ans après sa mort. Elle décède, seule, le 20 mai 1900 à Paris. Même dans son testament, elle continue ses combats, car elle lègue une rente à la première commune en France à tenter un projet collectiviste pour les pauvres « par l’achat d’un terrain communal, travaillé en commun avec partage des fruits ». Ces cendres reposent au cimetière d’Auteuil, avec son mari et ses fils.

A côté de ses co-militant/e/s, surtout la flamboyante Louise Michel, André Léo tombe par la suite dans l’oubli. C’est seulement en 1979 qu’une doctorante italienne la redécouvre. En 1991, Alain Dalotel, son biographe, lance l’idée d’un hommage sur sa tombe qui a été remise en état à cette occasion. Le Poitou voit plusieurs évènements en 2000, centenaire de sa mort. Ces dernières années, les publications sur elle et ré-éditions de son œuvre se multiplient. Une association garde sa mémoire vivante. A Champagné-St-Hilaire, un chemin patrimonial lui a été consacré. Il y a donc de nombreuses possibilités de redécouvrir cette femme rebelle importante.

Pour en savoir plus :

  • Alain Dalotel (2004) : André Léo (1824-1900), la Junon de la Commune. Chauvigny : Association des publications chauvinoises.
  • Frédéric Chavaud et al. (2015) : Les Vies d’André Léo. Romancière, féministe et communarde. Rennes : Presses universitaires de Rennes.
  • André Léo (2011) : La guerre sociale. Le Pré Saint Gervais : Le passager clandestin.
  • André Léo (2005) : Ecrits politiques. Paris : Dittmar.
  • André Léo (2000) : Un mariage scandaleux. Chauvigny : Association des publications chauvinoises.
  • Œuvres d’André Léo accessibles en ligne sur Gallica

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