Prostituée, poétesse, activiste

Qui était Veronica Franco ? Ce personnage, assez célèbre au XVIe siècle fut oublié pendant les siècles qui suivirent. A l’époque, elle était connue entre autres choses pour son aplomb, son audace et pour une certaine arrogance. Elle a été rappelée à l’attention du grand public dans les années 1990 par une biographie (voir ci-dessous). Issue de la classe moyenne, Veronica mena dans la cité de Venise,- une vie aux marges de certains codes, de certaines bonnes moeurs. Comme sa mère, elle exercait l’activité de courtisane.

Le seizième siècle italien, surtout avant le concile de Trente est riche et dense de sensualité. La poésie féminine du XVIe est un cas particulier, comme un vent frais au milieu de la canicule : il y a des cantiques religieux où les femmes peuvent s’exprimer dans des compositions et des salons mondains qui accueillent des expressions poétiques de femmes (dont les poèmes érotiques hétérosexuels,- pas de trace de saphisme [1] explicite en tous cas).

Appartenant à la classe des cittadini originari de Venise, classe sociale intermédiaire entre la noblesse et le peuple, elle est fille de courtisane. Très jeune, elle a été mariée, mais ce mariage tourne court. Veronica décide alors de marcher sur les pas de sa mère et apprend le métier de courtisane, une activité qui lui permet d’assurer sa subistance de manière relativement autonome.

Portrait noir et blanc de Veronica Franco

Veronica Franco s’illustre par ses talents de poétesse. Elle publie plusieurs reccueils : Terze rime en 1575 et Lettere familiari a Diversi en 1580. Il s’agit d’une poésie dont les thèmes sont assez variés : élans amoureux, embardées érotiques, critique sociale ainsi que des vers très fermes à propos de la condition dans lesquelles sont tenues les femmes.

À Venise au XVIe, une cortigiana onesta peut compter sur une vie peut-être un peu moins amère qu’ailleurs, car Venise, appelée la Serenissima, à l’époque déjà est une cité ouverte aux arts et expressions divers. La courtisane peut y maintenir des relations plus ou moins libres avec les riches, les nobles et des personnages importants, accumuler des biens, participer à la vie littéraire et intellectuelle, publier ses écrits. Toutefois, malgré cela, la situation de la courtisane reste toujours incertaine : elle dépend de la bonne entente entretenue avec ses prétendants et elle ne peut jamais revendiquer être l’égale de ceux (et celles) qu’elle fréquente. Loin d’elle le droit d’être considérée comme une « femme comme il faut », ni compter sur une situation économique stable.

Les courtisanes subissent des accusations d’immoralité, de « mauvaise vie » et l’opprobe sociale. Et c’est ce que vit également Veronica Franco. Des attaques littéraires sont portées à notre femme rebelle par un grand poète vénitien Maffio Venier, qui était également, durant un temps, un de ses amants : de féroces pièces poétiques, en dialecte vénitien, dans lesquelles l’auteur se montre partagé entre l’attraction qu’exerce sur lui Veronica et son refus pour des rapports vénaux. Pour lui, Véronica réserve sa sexualité payante à ceux qui n’en méritent d’autre. Mais à qui offre un vrai amour, Veronica devrait partager avec lui un amour vrai et désintéressé. Relevons une fois de plus, la sournoiserie d’hommes, qui ont recours aux services sexuelles des femmes, mais que cela n’empêche nullement de les juger sévèrement, à cet endroit-là précisément.

Portrait de Veronica Franco par le Tintoret

Et c’est aussi par la poésie qu’elle répond aux nombreuses critiques de moralité, qui lui sont faites ouvertement ou pas. Veronica a alors le courage de manifester avec force et habileté son orgueil et sa sexualité libérée dans le Capitolo adressé à cet amant qui lui assène ses coups infamants. Veronica prétend prendre la parole au nom du sexe féminin en général : « J’ai l’intention de défendre toutes les femmes contre vous » [2]. Dans ce même recueil, elle ironise « Ce n’est pas une prouesse digne d’un chevalier hardi, d’attaquer de manière si peu courageuse la femme, de nature faible, de corps débile ... » [3].

Selon Franco, les femmes ne sont pas condamnées à accepter cette condition et à rester toujours dans une position subalterne vis-à-vis des hommes. Elle parle de l’agilité des femmes, capables de s’adapter en toutes circonstances. Véronica réclame les droits de son sexe en rejetant fermement les conventions. C’est contre ce statut de courtisane que Veronica Franco s’insurge le plus. Dans une de ses Lettere familiari a Diversi, elle exprime son opinion à propos du métier qu’elle exerce : en s’adressant à une mère qui pense diriger sa fille vers la prostitution, elle la met en garde contre les éccueils de cette destinée – tout en mentionnant que chaque destinée de femmes est semée d’embûches.

Danaé du Tintoret
Veronica Franco aurait été le modèle de Danaé (une princesse « séduite » par Zeus en forme de pluie dorée, la mère de Persée).

Franco a également l’occasion de faire d’étonnantes rencontres. Durant l’été 1574, revenant de Pologne et se rendant à Paris pour être couronné roi, Henri de Valois, futur roi de France, fait escale à Venise. Pendant ce séjour à Venise, il demande de rencontrer Veronica. Le mystère reste encore entier aujourd’hui : Veronica est-elle un « cadeau » d’une nuit destiné à un allié politique d’importance ou une courtisane à laquelle les autorités vénitiennes ont confiée une mission d’informatrice ? Ceci dit, le futur Henri III tombe sur une personnalité bien trempée, dont il sait apprécier l’esprit.

Notre femme rebelle doit assurer la subsistance de toute une maisonnée : elle a six enfants, de plus, elle prend sous son aile d’autres femmes de sa condition. Quand arrive l’automne 1575, elle doit quitter la cité : la peste est en train de décimer la population vénitienne. C’est à cette occasion qu’elle perd une grande partie des biens, accumulés au cours des années de prospérité, quand sa maison est pillée.

Ensuite, durant l’année 1589, c’est au tour du tribunal de l’Inquisition de tomber sur elle, pour « pratiquer la magie » : entre autres choses, les actes du procès l’accusent d’avoir signé un pacte avec le diable pour « conserver ses amants », de se livrer à « des jeux interdits », de ne pas respecter « les jours maigres » (du carême) et de négliger « les saints sacrements ». Rien que ça (et bien d’autres choses encore [4]). L’implantation à Venise et dans d’autres cités des Offices de l’Inquisition avait été négociée entre la République et la Papauté vers 1540. Les Vénitiens avaient réussi à conserver une bonne marge de manœuvre sur les agissements du bureau de l’Inquisition. Nous sommes cependant vers la fin du siècle et le climat de tolérance s’effrite. Quant à Veronica, en plus de pouvoir compter sur des alliés haut placés parmi ses connaissances ainsi que sur des protections politiques, elle sait se défendre par un brillant discours prononcé en dialecte vénitien.

Portrait de Veronica Franco

Ensuite, Veronica assume plus ouvertement encore son engagement envers les femmes, et surtout envers ses sœurs de condition : les prostitutées [5]. Notamment, elle met à disposition la maison où elle réside pour y installer un institut qui fait office d’hospice et d’église. Elle ne voit pas la réalisation concrète de ces projets qu’elle nourrit car elle est emportée par de fortes fièvres, à l’âge de 45 ans.

Et pour terminer cette présentation de Veronica Franco, courtisane libertine de La Sérénissime, une anecdote : on raconte que dans le catalogue de toutes les courtisanes les plus connues et honorées de Venise, on indique à côté de son nom la somme de deux écus (qui n’est apparemment presque rien). A propos de ceci, beaucoup se sont interrogé/e/s parmi ses contemporain/e/s et les nôtres aussi d’ailleurs : il apparaît bien étrange qu’une femme de son rang se donne pour si peu. Il s’agit peut-être d’une erreur de transcription ? A moins qu’avec une telle indication, on ait voulu l’offenser ? Ou encore, il est aussi vraissemblable que Franco, dans l’exercice de son métier de femme publique, n’ait pas été aussi avide d’argent que beaucoup le pensaient ! Mais nous n’en saurons pas plus, la belle s’en est allée avec la réponse.

Pour en savoir plus :

  • Margaret Rosenthal (1992) : The Honest Courtesan - Veronica Franco, Citizen & Writer in Sixteenth-Century Venice. University of Chicago Press.
  • Dolora Chapelle Wojciehowski (2006) : Veronica Franco vs. Maffio Venier : Sex, Death, and Poetry in Cinquecento Venice. Italica 83 (3/4), 367-390.
  • Stefano Bianchi (2013) : La scrittura poetica femminile nel Cinquecento veneto : Gaspara Stampa e Veronica Franco. Vecchiarelli.
  • Sylvie Mamy (2012) : Veronica Franco. Ma vie brisée de courtisane. L’Harmattan (roman).
  • Film La Courtisane (1998) : on y est loin du personnage historique : ici, Franco devient prostituée... par amour !

[1Un terme littéraire pour parler de l’homosexualité féminine.

[2Veronica Franco, Rime, Capitolo XVI, 79-80 : e le donne a difender tutte tolgo
Contra di voi.

[3Veronica Franco, Rime, Capitolo XVI, 1-12

[4On l’accuse d’avoir recours aux sortilèges et aux invocations diaboliques, pour avoir retrouvé une paire de ciseaux dans un fourreau d’argent et un petit accessoire doré. On l’accuse aussi d’avoir utilisé un anneau béni, une olive bénie, des cierges et de l’eau bénite qu’elle avait fait prendre par son fils Achille dans l’église voisine de San Giovanni Nuovo.

[5Certaines sources mentionnent que son engagement va essentiellement à celles qui ont décidé de quitter la profession. Mais rien de plus explicite n’est mentionné à ce sujet.


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