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Offensive anti-avortement

Un « meurtre remboursé par la sécurité sociale... pire que le viol » : voilà comment un certain Stéphane Mercier qualifiait l’avortement, non pas au comptoir d’un bistrot après avoir abusé de genièvre, mais dans un cours de philosophie donné à l’UCL.

Des étudiant/e/s s’en sont ému/e/s et ont contacté les médias, ainsi que des associations actives dans le domaine de l’égalité entre femmes et hommes. Scandale. Suspension du professeur, qui se transforme en « star » de l’annuelle « marche pour la vie » du 26 mars à Bruxelles. Ou plutôt, la « marche contre l’euthanasie, l’avortement et la liberté des femmes », devrait-on dire.

Du coup, les émissions télévisées du dimanche ont cru nécessaire d’en faire le sujet d’un « débat ». On aurait pu discuter des limites (ou non) de la liberté d’expression et/ou de la liberté académique, du retour en force des conservatismes (et pas seulement religieux)... Mais non, il n’y avait rien de plus urgent que de remettre en cause le droit à l’avortement, 27 ans après sa pénible et partielle dépénalisation [1]..

Le pire fut sans doute « A votre avis » (RTBF), qui demandait aux spectateurs/trices : « L’avortement est-il un crime ? » Question restée visible en bandeau durant toute la discussion, comme une insulte à graver dans le corps des femmes. Heureusement, la réponse était « non » à 86%, ce qui montre que le public de la RTBF est moins obtus que l’animateur qui avait, lui, cru bon de composer son plateau dans un équilibre bancal : une représentante de Synergie Wallonie et un médecin pour défendre ce droit, une des organisatrices de la marche [2] et un représentant des évêques de Belgique pour l’attaquer ; et enfin, une « témoin » masquée, ce qui en soi lançait le message subliminal que l’avortement est un acte honteux dont il faut se cacher et qui, en plus, était là pour partager ses angoisses, disant encore rêver, vingt ans après, qu’elle découpait des enfants au couteau. De quoi effrayer bien des femmes... Le dernier mot étant laissé au représentant de l’Eglise, qui offrait tout de même son pardon aux pécheresses. Ouf, on respirait.

Un peu moins trash, mais à peine, le débat de RTL s’intitulait « Les anti se rebiffent ». Mais le plateau était toujours aussi déséquilibré en faveur des anti, trois contre deux plus une « témoin », là aussi, qui certes ne rêvait pas de découpage d’enfants mais passait tout de même beaucoup de temps à se justifier, comme si l’avortement devait forcément et uniquement être un ultime recours en cas d’extrême détresse. Mais le meilleur moment fut cet allumé déclarant, emporté par son élan, « En Belgique, l’avortement est toléré jusqu’à l’âge de 12 ans.... euh, 12 mois... » Quant à la chroniqueuse habituelle de l’émission, Emmanuelle Praet, si elle défendait le droit à l’avortement, elle est arrivée quand même à placer une phrase sur les dangers de l’islam. Il suffisait d’aller jeter un coup d’oeil à la « marche pour la vie » pour constater d’où sortaient les marcheurs/euses : et ce n’était pas d’une mosquée.

S’il faut relever le contenu de ces deux débats, c’est moins pour leurs « qualités » propres que comme signe d’une évolution préoccupante dans nos pays occidentaux : une remise en question plus ou moins sournoise d’un droit qu’on ne peut jamais considérer comme acquis. La semaine suivante, dans l’émission radio « Dans quel monde on vit » (RTBF), on a pu ainsi entendre, sans qu’aucun/e autre invité/e ne s’en émeuve, l’écrivain Xavier Deutsch renvoyer dos à dos « catholiques extrêmes » et « féministes radicales », en souhaitant « une parole sérieuse, pondérée qui puisse m’éclairer sur ce sujet infiniment délicat et douloureux ». Les plus ancien/ne/s se souviendront peut-être d’une fameuse émission de Ménie Grégoire dans les années 1970, intitulée « L’homosexualité, ce douloureux problème », bruyamment interrompue par des militant/e/s...

Cette mise en question du droit de l’avortement se fait donc par les mots, mais aussi par des problèmes d’accessibilité, surtout dans certaines régions en dehors des grandes villes, ou encore par des limitations comme le délai de réflexion, la limite de 12 semaines ou toutes sortes de formes de culpabilisation plus ou moins ouvertes (sur cette horrible expression d’ « avortement de confort », par exemple). Particulièrement inquiétant quand ces remises en questions viennent des jeunes, avec une communication basée sur des outils aussi modernes que leur réflexion, elle, est ringarde...

Mais heureusement, d’autres jeunes se mobilisent au contraire pour sortir l’avortement du Code pénal, en publiant une Carte blanche dans le Vif [3] . Le « manifeste des 350 », qui va dans le même sens, a déjà recueilli plus de 7500 signatures.

Il faut rappeler qu’au-delà d’un débat philosophique, il en va de la santé et même de la vie des femmes. Selon l’OMS, chaque année dans le monde, 20 millions d’avortements « se déroulent dans des conditions non sûres et dans un contexte social et légal hostile, ce qui provoque tous les ans la mort d’environ 47 000 femmes des suites d’infections, d’hémorragies, de blessures utérines et des effets toxiques des agents censés provoquer un avortement ».

La vigilance reste donc plus que jamais de mise.


[1] Pour rappel, l’avortement n’a pu être partiellement dépénalisé en Belgique en 1990 qu’au prix d’une suspension du règne de Baudouin Ier durant un jour et demi. Et l’avortement figure toujours dans le Code pénal parmi « les crimes et délits contre l’ordre des familles et contre la moralité publique ».

[2] Organisatrice qui allait se ridiculiser lors d’une interview accordée durant la manifestation, où elle affirmait qu’en Belgique, on pouvait avorter jusqu’à un jour avant l’accouchement, parce qu’il manquait un doigt à l’enfant. Si, si, on le lui avait raconté !

[3] Carte Blanche cosignée par Jeunes MR - Jong VLD - Jeunes Socialistes - Jong Socialisten - Comac (mouvement étudiant du PTB/PVDA) - écolo j - Jong Groen - Défi Jeunes


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