Garance ASBL

Après « Lights for Rights »

Le 20 janvier à Bruxelles, plus d’un millier de personnes se sont rassemblées à l’occasion du premier jour d’investiture du nouveau président des Etat-Unis. Ce mouvement social émergent est résolument féministe et appelle à lutter contre les atteintes aux droits des femmes. Mais Trump n’a malheureusement pas l’apanage des politiques machistes, c’est donc l’occasion de rendre visible les atteintes faites aux femmes partout dans le monde et d’appuyer des luttes menées tant à l’échelle nationale qu’internationale. Conscientes qu’il faudra bien plus qu’une marche, de nombreuses voix se sont levées pour poser la question : « et maintenant ? ». Le 8 février, The Million Women’s March se radicalise et rejoint l’appel du mouvement Ni Una Menos en appellant à une grève des femmes. Et en Belgique ?

Le 20 janvier passé, plus d’un millier de personnes se sont rassemblées à Bruxelles en solidarité avec la Marche des Millions de Femmes sur Washington qui appelait à manifester contre les atteintes aux droits des femmes et pour l’égalité. Et ce, le premier jour d’investiture du nouveau Président des Etats-Unis, Trump. Ce jour-là et le suivant, plus de 650 marches se sont déroulées à travers le monde. Le caractère massif des mobilisations, la solidarité internationale que l’appel a suscité et l’accent mis sur les revendications féministes en ont fait du jamais vu. Et pour cause, Trump représente à lui seul les violences verbales, physiques, sexuelles et psychologiques faites par des hommes, la culture du viol, les meurtres de femmes parce qu’elles sont des femmes, les inégalités d’accès aux droits économiques et sociaux (emploi, salaires, allocations) et la menace de l’accès aux droits sexuels et reproductifs (avortement, contraception, santé). Il représente aussi les mesures visant à augmenter les inégalités sociales et à détruire notre planète, les actes de haine décomplexés et une légitimité internationale accordée à toute l’extrême droite. Enfin, il donne un visage aux discours raciste, sexiste, islamophobe, homophobe et néolibéral.

Cependant, comme nous l’avons beaucoup entendu, beaucoup reste à faire pour que ce mouvement féministe puisse s’inscrire dans la durée, être source d’un véritable changement et être porté par les 99% [1] de la population dans toute leur diversité. Aux Etat-Unis, plusieurs critiques ont été faites au fur et à mesure de l’organisation de la marche. D’abord, le fait qu’elle était à l’origine uniquement portée par des personnes blanches. Ensuite, le fait que l’appel se présentait avec insistance comme « pacifiste et de bonne conduite », se distinguant par là des pratiques d’action directe telles que celles menées par DisruptJ20. Aussi, le fait qu’elle mettait très peu en avant les inégalités économiques masquant ainsi que les droits et les conditions de vie des femmes principalement migrantes, racisées [2] et de classe populaire sont attaquées depuis des années, y compris sous le gouvernement Obama. Il faut savoir que le nom de la Million Women’s March est inspiré d’une manifestation datant de 1997 porté par des femmes noires étasuniennes pour combattre les oppressions sexistes et racistes. Aujourd’hui, les femmes noires ont six fois plus de risque que les femmes blanches d’être emprisonnées aux Etat-Unis. Le mouvement des femmes comme tout mouvement social, doit être inclusif et intersectionnel dans le sens où il doit lutter conjointement contre tout type d’injustice et de domination pour permettre de véritables changements politiques.

Pendant ce temps-là, à Bruxelles...

En Belgique, nous n’avons pas eu de marche mais un rassemblement de solidarité qui mettait en avant la défense des droits des femmes et les dangers du déni des changements climatiques. Le rassemblement s’est fait à l’appel de Lights For Rights, une petite coalition de personnes travaillant pour la plupart dans des ONGs et progressivement rejointes par d’autres. Partant surtout du sentiment qu’il fallait que quelque chose se passe à Bruxelles en solidarité avec les Etat-Unis, les organisateur.ices ont décidé de se concentrer sur l’organisation d’un évènement symbolique reprenant le proverbe attribué à Lao Tseu et largement repris par Amnesty International : « mieux vaut allumer une bougie que maudire l’obscurité ». Nous étions plus de 1500, dont beaucoup une bougie à la main, à nous remuer au rythme des percussions de Famba. Parmi nous, des associations, des organisations, des partis plus ou moins radicaux, mais également de nombreux visages inconnus des militant.es aguerri.es. Quelques prises de paroles des organisatrices et de Climat et Justice Sociale se sont suivis de slogans.

Mais, aussi nécessaire et réussi qu’était cet évènement, il ne pouvait que frustrer le désir d’expression, d’organisation et d’action de certain.es. En effet, même si l’appel à rejoindre l’organisation était très ouvert, le fait qu’elle soit majoritairement portée par des personnes travaillant dans des ONG s’est fait ressentir à la fois positivement au niveau des moyens et négativement au niveau de la représentativité. Le fait que la communication se faisait principalement en anglais, jusqu’au titre du rassemblement, était aussi limitant. Ce n’est pas toujours possible, lorsque très peu de personnes portent l’organisation, de respecter le bilinguisme (ne poussons pas au trilinguisme) mais il n’en demeure pas moins une condition de l’inclusivité au mouvement. Aussi, il est dommage qu’il n’y ait finalement pas eu un moment de prise de parole libre qui aurait sans doute permis que s’exprime la volonté de faire plus qu’un rassemblement et à quelques propositions d’émerger. Au moment de la minute de silence, nous avons pu entendre quelques voix murmurer les paroles d’Audre Lorde : « your silence will not protect you » (« votre silence ne vous protègera pas »). En effet, si l’actualité nécessite bien quelque chose c’est de se faire entendre, surtout lorsque l’on est systématiquement tue.

Enfin, peut-être que la plus importante critique dont nous devons nous inspirer pour la suite est celle de faire le lien avec les politiques menées en Belgique. En effet, il est très étonnant de relever l’indignation que peuvent susciter les politiques conduites outre-atlantique pendant que des politiques très proches voire similaires sont exercées par le gouvernement belge. A titre d’exemple, la Loi Peeters dite du travail maniable a fini par passer le 1 février 2017 sans susciter la moindre mobilisation hormis le mouvement stop45h. Or, nombreuses sont celles qui ont mis en avant à quel point cette loi précarisera encore plus les femmes avec un retour au foyer garanti. Le premier parti politique du pays, la N-VA est un parti raciste, sexiste et néolibéral. Il est donc aussi important de dénoncer ces politiques que celles des autres pays. Suite aux différentes marches du 21 janvier aux Etats-Unis, plusieurs personnes racisées et de classe populaire se sont exprimées en disant « bienvenue dans nos vies ! » pour rappeler que Trump n’est pas sorti de nulle part. Cela faisait des décennies que le sillon pour pareille politique se creusait. Il en est de même partout ailleurs.

Se pose alors une question : mais comment résister ?

Ces derniers mois ont été particulièrement marqués par des grèves et des manifestations de femmes à travers le monde. En Pologne en octobre dernier, presque 100.000 femmes ont fait grève contre la volonté du gouvernement de durcir l’accès à l’avortement. Le mois de novembre était particulièrement riche en mobilisations. En France, des milliers de femmes ont quitté leur travail à 16h34 pour protester contre l’écart salarial. En Argentine avec le mouvement Ni Una Menos, et plus largement en Amérique latine, des milliers de femmes se sont mises en grève et ont manifesté en noir pour protester contre les féminicides et les violences masculines suite à l’assassinat d’une adolescente. En Corée du Sud et en Irlande, les femmes ont fait grève pour revendiquer les droits sexuels et reproductifs. Enfin, en Italie, des milliers de femmes ont manifesté contre les violences avec le mouvement Non Una Di Meno. Le 16 février dernier, des milliers de femmes ont protesté au Monténégro contre des coupes dans les allocations sociales.

Aujourd’hui, déjà plus de 30 pays ont répondu à l’appel à une grève internationale des femmes cis [3] et transgenre, le 8 mars 2017, inspiré par le mouvement argentin [4]. Le 6 février passé, la Million Women’s March se radicalise en relayant l’appel à la grève internationale sous le titre « un jour sans femme ». En effet, dans un monde organisé sur base de l’exploitation des femmes, une grève est l’outil le plus efficace pour démontrer que ce sont elles qui font tourner la machine capitaliste, que ce soit par les emplois qu’elles occupent dans le secteur marchand que par le fait qu’elles sont sur-représentées dans les secteurs du soin, de l’éducation, le travail ménager et qu’elles ont majoritairement à charge le travail domestique. Et parce qu’il y a un lien organique entre l’exploitation économique, les différents rapports de domination et les violences commises envers les femmes, les objectifs de la grève sont multiples : opposition au racisme, à l’impérialisme, aux violences envers les femmes et les personnes LGBT, revendication des droits des travailleuses, un salaire égal, des services publiques, l’accès aux soins de santé, la défense des femmes migrantes, la considération des questions environnementales et les droits sexuels et reproductifs. En Irlande, l’appel à la grève est plus axé sur le droit à l’avortement, en France, sur l’écart salarial.

De nombreuses façons de participer au mouvement.

En Italie, il y a une véritable collaboration entre les femmes et des syndicats radicaux pour permettre à un maximum de femmes de faire grève. Ceci est plus difficile à mettre en place dans d’autres pays comme aux Etats-Unis où les femmes ayant des emplois précaires ne sont généralement pas syndiquées. D’autres types d’action sont imaginées : manifester, bloquer des routes et des ponts, occuper des places, s’abstenir du travail domestique (cuisine, ménage,...), de soins (prise en charge des enfants ou d’autres personnes,..) et de sexe, boycotter, cibler des politicien.ne.s et des entreprises misogynes, faire grève dans les institutions de formation,... etc. En résumé, organisez-vous comme vous en avez envie et comme vous le pouvez, mais faites-le !

Et en Belgique ? Une page facebook a été créé pour relayer l’appel à une grève internationale des femmes et proposer différentes actions en Belgique dans leur communiqué de presse. Toutes les informations sont centralisées sur l’évènement facebook. Plusieurs personnes participent à l’organisation et quelques associations sont déjà signataires, y inclus Garance. Différentes manifestations et rassemblements sont également prévus à Bruxelles : rassemblement contre l’austérité (4 mars), manifestation pour le droit à l’avortement et manifestation en mixité choisie pour nos droits. Mais les défis restent de taille pour créer un véritable mouvement social féministe et intersectionnel en Belgique qui permette de combattre les violences à la racine. Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut pas se permettre d’être simples spectatrices et qu’un mouvement, ça se construit dans l’action22. Comme disent certaines grévistes, « ce n’est que le début ! ».


[1] Fait référence à ce que le mouvement Occupy a réussi à mettre en évidence : les 99% de la population exploités pour enrichir les 1% restant.

[2] Terme qui sert à désigner les personnes non-blanches dans une analyse systémique des rapports de domination de race. Il permet d’identifier le processus de réduction d’une personne à une présupposée race et les mécanismes d’attribution, de domination et d’essentialisation sous-tendant ce processus. Et ce, en comparaison à une norme blanche qui n’est jamais nommée.

[3] Terme désignant des personnes dont l’identité de genre correspond à celle associée habituellement au genre assigné dès la naissance

[4] Traduction de l’appel à la grève de Ni una menos https://www.infolibertaire.net/de-l...


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